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La démocratie ligotée en Europe, Alain Vermeersch

Après l'annonce d'un référendum depuis avorté en Grèce, une levée de bouclier médiatique s'en est suivie. On assiste depuis lors à la prise du pouvoir par des technocrates, en lieu et place des politiques, à la tête de la Grèce, de l'Italie et du Portugal.

Le retour de la Trilatérale

 

Tout comme Mario Monti, Papademos est membre de la commission Trilatérale, la Grèce est donc également aux mains des organisations fondées par entre autre David Rockefeller, Henry Kissinger et Zbigniew Brzezinski ! A noter que la commission Trilatérale, dans sa version Européenne, s'est réunie du 11 au 13 novembre à la Haye et que ces nominations ont eu lieu, à la suite de rencontres entre cette élite à la recherche de sa Gouvernance mondiale et la sphère politique de leur Nouvel Ordre ! Ou comment arriver à ces fins sans aucune contestation populaire ? Donner naissance à une crise économique puissante et arriver en sauveur ! Telle est la stratégie de cette élite financière et des hommes du Bilderberg, de la Trilatérale. Frédéric Lemaire écrit récemment dans les Dessous de Bruxelles « Il y a des limites désirables à l’extension de la démocratie politique » expliquait en 1975 un rapport d’experts de la commission Trilatérale (The Crisis of democracy, Task Force Report 8. Trilateral Commission, 1975). Il semble que cette leçon de bon sens soit désormais bien ancrée dans les têtes des dirigeants de l’Union européenne. C’est David Rockefeller qui explicitait la chose, pas plus tard qu’en 1999, dans un magazine à grand tirage : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire » (Newsweek international, 1er février 1999). Barroso, quant à lui, triomphait : « ce qui est en train de se passer est une révolution silencieuse ­— une révolution silencieuse vers une gouvernance économique plus forte. Les États membres ont accepté – et j’espère que c’est ainsi qu’ils l’ont entendu – que les institutions disposent désormais d’importantes prérogatives concernant la surveillance et le contrôle strict des finances publiques. » (European University Institute, Juin 2010). Le président de la Fondation Robert Schuman (Le Parisien 21/11), Jean-Dominique Giuliani n'est pas loin de penser que « Le populisme se nourrit de l’incompréhension des opinions vis-à-vis de ce qui se passe et de l’incapacité des gouvernements à donner un cap et à promouvoir le modèle européen. Les marchés jugent le modèle européen socialement trop généreux et politiquement bancal car trop attaché à ses souverainetés nationales, incapable de mettre ses forces en commun. » Cela pose « un énorme problème de démocratie. Car en faisant tomber les gouvernements, les marchés financiers portent au pouvoir, en Grèce et en Italie, des techniciens et des banquiers. » 

 

La paix et la démocratie menacée

 

Selon Patrick Viveret (Mediapart 14/11) « La démocratie et la paix sont aujourd’hui menacées. Nous sommes entrés dans une situation d’urgence démocratique, précisément par ce fait que la logique financière elle-même ne supporte plus deux caractéristiques majeures de la démocratie : le temps d’une part, la pluralité et la divergence des orientations de l’autre. » Il poursuit « Les marchés.. exigent donc, partout, des règles d’or et des gouvernements d’union nationale, dirigés par des techniciens. La gestion dynamique de la divergence, qui est un fondement démocratique, n’est plus compatible avec la logique financière. Si on laisse cette logique s’imposer, on en arrive donc à ce qu’a décrit le prix Nobel hétérodoxe Paul Krugman. Pour lui, nos programmes d’austérité sont l’équivalent des sacrifices humains chez les Mayas. Or, cette logique sacrificielle, si on la laisse aller jusqu’au bout, met en cause non seulement la démocratie, mais, ensuite, la paix elle-même. Cette domination de l'économie sur la politique « engendre des formes de guerres civiles intérieures.. Mais elle porte aussi en elle les germes de guerres internationales. Et la meilleure façon de canaliser des révoltes, c’est toujours de construire des logiques de boucs émissaires. » Il souligne cette idée « Mais le grand enjeu du XXIe siècle, c’est effectivement celui-ci. Est-ce qu’on va vers une logique de plus en plus oligarchique, qui ne supporte pas le fait démocratique et devient, comme on le voit actuellement, une source de chaos à l’échelle des nations, voire au-delà ? Ou est-ce qu’on se donne les moyens de transformer les défis en opportunités ? » Jürgen Habermas (Le Monde 18/11)  craint que nous entrions dans une ère post-démocratique « Le droit de contrôle de la "troïka" entraîne, depuis un certain temps déjà, une perte de souveraineté qui change la donne constitutionnelle, et sur laquelle le peuple n'a pas été consulté. Ce processus pourrait bien  être porteur des prodromes (signes ou symptômes indiquant le début d'une maladie) d'un passage d'une Europe de gouvernement à une Europe de la gouvernance. Or le joli mot de « gouvernance » n'est qu'un euphémisme pour désigner une forme dure de domination politique, qui ne repose que sur le fondement faiblement légitimé des traités internationaux. »

 

 

Un délitement politique

 

Yves Charles Zarka s'insurge dans Le Monde (17/11) « Depuis le début de la crise de l'euro, les décisions qui ont été prises, sans consultation des peuples, donc par crainte de la démocratie, sont à courte vue et aveugles à la réalité de leurs effets. » Cette crainte est « la matrice de tous les populismes. Les gouvernants... croient encore que le marché est un principe d'autorégulation et de vérité. La culpabilisation des peuples et des États en est le résultat. » Cet « état de servilité...  comporte trois aspects. Là où la démocratie régresse, la dictature antipolitique des marchés s'accroît. La société des individus devient une juxtaposition de solitudes. La violence et l'insécurité relèvent de cette extension de l'isolement et de l'indifférence ou de la crainte des autres. Les individus ainsi isolés donnent prise aux extrémismes politiques. Ce triple caractère du délitement politique explique la dégradation de la démocratie qui affecte le régime, la société et l'homme démocratique lui-même. Chantal Delsol de son côté explique dans Le Figaro (10/11) que « Les multiples commentaires autour du référendum grec en disent long sur l'évolution de nos esprits à propos des institutions démocratiques. L’Europe a donné le la d’un comportement anti-démocratique, puisque depuis des années on voit les peuples anti-européens sommés de revoter jusqu’à ce que le oui s’ensuive (Irlande), ou encore subvertis par le vote d’une assemblée législative qui les contredit (France). Une précision : là où une instance supérieure redresse le peuple qui « vote mal », il n’y a tout simplement pas de démocratie. La technocratie se nourrit du TINA (Il n'y a pas d'alternatives). La démocratie au contraire part du postulat que chaque question engage des visions du monde et partant des opinions, et suscite un débat. La démocratie repose sur la confiance : le peuple est capable de penser ses propres affaires et de décider de son propre destin. C’est là le creuset où grandit le populisme, cette révolte des peuples auxquels on a dit des siècles durant qu’ils étaient souverains, et qui se réveillent bâillonnés au profit de l’interprétation élitaire du progrès. » Thomas Coutrot (Politis 04/11) est d'accord « Nous avons des élites européennes qui ont définitivement rompu avec l’idée de démocratie et qui considèrent que les affaires économiques et financières sont trop sérieuses pour être discutées par les peuples et qu’elles doivent être discutées entre gens responsables. Nous sommes en train d’assister non seulement à un krach financier, mais à un krach démocratique en Europe. Nous sentons aussi que nous sommes dans une nouvelle phase de mobilisation, probablement aussi importante que celles des années 1960 dans le monde. La crise financière, sociale, écologique et démocratique qui est devant nous l’impose. Il est urgent que ces mouvements sociaux s’étendent. » Pour Bruno Amable (Libération 15/11) « Le néolibéralisme est par nature hostile à la démocratie. C’est un régime fondé sur la volonté d’isoler le fonctionnement des économies d’éventuelles contestations populaires. Il y a dans la pensée néolibérale l’obsession de constitutionnaliser tout un tas de choses, comme l’interdiction de faire du déficit. Tout ça au cas où une majorité voudrait affaiblir les lois de la concurrence qu’ils veulent « naturelles et non faussées ». Même Nicolas Baverez dans Le Point (10/11) vilipende cette « crise du capitalisme mondialisé [qui] a mis en lumière les erreurs et les impasses des démocraties depuis la chute de l'Union soviétique. Dans l'euphorie de leur prétendue victoire, les démocraties ont distribué des dividendes de la paix fictifs. Elles se sont engagées dans un mode de développement à crédit insoutenable. L'indignation ne fait pas une politique, mais la crise des démocraties ne peut plus être gérée à l'écart des citoyens. Il est encore possible de le conjurer en agissant sur cinq fronts. » Dont celui qui «  concerne les stratégies de gestion de la crise qui doivent être présentées et soumises aux citoyens. Sans oublier que si le vote sert d'arbitre ultime, la liberté ne peut survivre sans la responsabilité, a fortiori dans les périodes de grandes crises où l'enjeu n'est pas tant la victoire d'un parti que la défaite de la démocratie. »

 

Le fédéralisme, une fausse solution

 

Hubert Védrine l'admet (Libération 04/11) « Tout dépend de ce que l’on entend par ce mot qui est ce que les linguistes appellent un ¨mot-valise ¨ porteur de sens différents, surtout depuis qu’il est présenté comme la panacée contre la crise de l’euro. J’avais d’ailleurs proposé un équivalent de ce qui a été décidé ensuite sous le nom de « semestre européen ». Ce fédéralisme, que l’on pourrait appeler fédéralisme économique, ne nécessite pas d’abandon supplémentaire de souveraineté mais il exige un exercice de la souveraineté en commun. » Mais « le fédéralisme pose un grave problème institutionnel, politique et démocratique. Nous atteignons l’extrême limite au-delà de laquelle le lien entre le citoyen, la démocratie dans les différents États membre et la prise de décision européenne risque d’être rompu. Aller au-delà risquerait de nous faire entrer dans une Europe « postdémocratique », avec tous les risques qui en découlent. » Thierry Chopin de la Fondation R. Schuman le rejoint (La Tribune 28/10) « Par une sorte de ruse de l'histoire, la crise actuelle est en train de pousser à une fédéralisation croissante de la politique économique européenne. Les conditions rigoureuses qui y sont associées limitent de facto la souveraineté des États ».

 

La force des peuples

 

Dominique Plihon remarque (Politis 10/11) que « La crise économique qui secoue nos sociétés depuis 2007 vient de passer un nouveau cap. Le mouvement des Indignés est une « forme nouvelle de mobilisation d'une grande importance politique. D'abord parce que, en affirmant « nous sommes 99 % », ils pointent l'exigence de démocratie face à l'oligarchie politico-financière symbolisée par la troïka FMI-Commission européenne-BCE, qui veut imposer ses politiques néolibérales aux peuples européens. Si les peuples européens pouvaient s'exprimer par les urnes, ils rejetteraient les politiques d'austérité et d'ajustement décidées dans l'intérêt des créanciers. Les mobilisations populaires seront un élément clé de la sortie de crise en Europe. » J. Stiglitz (Les Echos 04/11) pour sa part pense que nous vivons une « mondialisation de la protestation ». Selon lui, « la contestation sociale a trouvé un terrain fertile partout dans le monde : un sentiment que le « système » a échoué et la conviction que, même au sein d’une démocratie, le processus électoral n’arrangera pas les choses – du moins, en l’absence d’une forte pression de la part de la rue. La montée des inégalités est le produit d’un cercle vicieux : les riches rentiers ont recours à leur fortune pour façonner la législation dans l’objectif de protéger et d’accroître leur richesse – et finalement leur influence. Le contraste entre une démocratie sur-réglementée et des banques non-réglementées n’est pas passé inaperçu. Les manifestants d’aujourd’hui demandent beaucoup : une démocratie dans laquelle le peuple compte, et non les dollars, et une économie de marché à la hauteur des espérances qu’elle suscite. »

 

La Revue du Projet, n°12, décembre 2011

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