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La révolution des biotechnologies, Michel Limousin*

La révolution des biotechnologies est bien une révolution car elle transforme tout : la connaissance des mécanismes intimes de la vie d’abord, la société ensuite, la culture, l’économie industrielle, l’éthique et même la conception de ce qu’est l’Homme lui-même.

On dit souvent qu'une révolution chasse l'autre : c’est faux. Particulière­ment dans le domaine scientifique, les révolutions s'emboîtent les unes dans les autres, elles se succèdent. L'une prépare l'autre et l'autre ne saurait apparaître sans la première. Toute la difficulté consiste donc à reconnaître dans la révolution en cours la révolution à venir. C’est cette difficulté que nous rencontrons avec l’évolution actuelle des biotechnologies.

Paul Boccara dans son livre Transfor­mation et crise du capitalisme mondialisé soulignait à juste raison l'importance de la révolution informationnelle qui a transformé le monde  aujourd'hui. Il est plus difficile de percevoir ce que peut être la révolution des biotechnologies qui est en train d'émerger et qui va bouleverser à l'avenir non seulement de larges parties de l'activité économique, en particulier l’industrie pharmaceutique, mais encore nous poser des problèmes éthiques nouveaux.

 

Quelle est cette révolution ?

 

Elle approche la complexité du vivant à travers les techniques génétiques et biomoléculaires innovantes et établit des concepts nouveaux. Je donnerai ici pour bien me faire comprendre trois exemples récents d'innovations ou de découvertes majeures qui préfigurent des connaissances nouvelles et qui mettent en œuvre des process nouveaux d’intervention sur la matière vivante.• L’exemple de la reconstitution d'un génome complet à partir d’un programme informatique.De quoi s’agit-il ? «… de la première espèce capable de se reproduire sur la planète qui a pour parent un ordinateur !» nous dit le biologiste américain John Craig Venter. En effet, l’article paru en mai 2010 dans le magazine Science, signé de D. G. Gibson travaillant dans les Instituts John Craig Venter de Rockville et de San Diego indique que son équipe est parvenue à reconstituer les 1,1 million de paires de bases qui forment les séquences de l’ADN des bactéries Mycoplasma mycoides ; ils ont transplanté ce génome artificiel dans des bactéries Mycoplasma capricolum donnant ainsi vie à une nouvelle bactérie pouvant se reproduire. « En construisant le génome d’une bactérie grâce à des méthodes chimiques pointues et en transférant cette molécule comprenant un millier de gènes dans des cellules d’une autre espèce bactérienne, certes très proche sur le plan génétique, l’équipe de Venter a réussi un véritable tour de force expérimental » commente dans le journal du CNRS, Jean Weissenbach, directeur du Genoscope-Centre national de séquençage. Craig Venter parle d’une « importante avancée philosophique dans l’histoire de nos espèces». Cette manipulation annonce-t-elle l’émergence d’organismes vivants fabriqués de A à Z par l’homme ? « Rien n’empêche d’imaginer un tel scénario, répond Jean Weissenbach2. Mais inventer une nouvelle espèce ex nihilo prendra énormément de temps » « Le travail de l’équipe de Craig Venter est cependant un exploit technique remarquable qui ouvre la voie à la synthèse de génomes entièrement conçus par l’expérimentateur. Il devient donc envisageable de tester des combinaisons sophistiquées de gènes et de les substituer à celles qui sont issues de la sélection naturelle, en s’entourant, bien sûr, des précautions expérimentales nécessaires.»

L’important à retenir est que c’est la première fois que l’homme abandonne la méthode traditionnelle des manipulations génétiques qui consiste à prélever des gènes pour les greffer par une sorte de copier-coller pour repartir de molécules simples et de les arranger selon un modèle prédéfini par la pensée de l’expérimentateur. Cela ouvre la porte à un champ immense de découvertes biologiques : la biologie synthétique.

 

• L'expérience d'intégration de neurones dérivés de cellules souches humaines capables de s'intégrer dans le système nerveux.

 

La culture des cellules souches humaines produit maintenant des neurones qui sont capables de s’intégrer par des synapses dans les réseaux nerveux de cortex de souris (travaux de Weick, Liu et Zhang publié en 2011 dans Proc Natl Acad Sci USA). Ces cellules peuvent moduler l’excitabilité neuronale ce qui suggère une participation effective des neurones greffés au processus de traitement neuronal excitatoires et inhibiteurs de l’information dans le cerveau. La greffe de ces neurones humains est capable d’influencer le comportement des réseaux corticaux murins. Le temps est loin où l’on pensait que les neurones n’avaient d’autre destin que celui de se dégrader et de mourir. Cela ouvre des perspectives formidables de thérapeutique dans le domaine de la dégénérescence cérébrale même si le chemin sera encore long à parcourir.

 

• Transplantation réussie de neurones permettant la reconstitution d'un tissu cérébral chez la souris.

 

Une équipe de Harvard (Czupryn, Science, 25 novembre 2011) vient de prouver que des neurones transplantés peuvent réparer un circuit dans le cerveau d’un mammifère. Des neurones hypothalamiques embryonnaires de souris saines transplantés chez des souris obèses du fait d’une déficience en récepteur à la leptine, ont pu améliorer la fonction hormonale et réduire l’obésité des souris greffées. De bons espoirs existent pour traiter par ces méthodes des lésions de la moelle épinière ainsi que d’autres affections cérébrales (sclérose latérale amyotrophique, maladies neuropsychiatriques etc).

Ces expériences parmi beaucoup d’autres montrent que la révolution des biotechnologies est en train d’ouvrir de nouvelles perspectives alors que dans le même temps l’industrie pharmaceutique marque le pas.

Que se passe-t-il sur le plan économique ?

 

Au XXe siècle l’industrie pharmaceutique a d’abord été une branche de l’industrie chimique. Elle s’est constituée autour de l’idée suivante : « un symptôme, une maladie, une molécule thérapeutique, un marché rentable ». Chaque maladie devait avoir sa molécule. L’industrie pharmaceutique a fait fortune dans le cadre des lois du marché et de la rentabilité à court terme. Elle est devenue la deuxième capitalisation boursière mondiale. Ont été abandonnées les maladies rares et les recherches fondamentales trop compliquées ou appliquées incertaines. L’éthique a été mise de côté, on ne le sait que trop.

 

Dans la Revue de Santé Publique et de Protection Sociale, à l’automne 2005, nous écrivions : l’industrie pharmaceutique « n’investit pas dans la recherche fondamentale parce que le retour sur investissement est aléatoire et de toute façon à long terme, bien loin des exigences immédiates de la bourse. Or ce tarissement des sources de la connaissance porte en lui-même le blocage futur des applications et de leur développement. Ainsi peut-on constater que derrière une production profuse se cachent les prémisses d’un blocage dans lequel nous sommes déjà rentrés ». Six ans plus tard, la situation de crise que nous pressentions est confirmée. En 2008 la revue Prescrire n’a pas attribué, pour la première fois depuis sa création, son prix la « Pilule d’Or », considérant qu’il n’y avait pas de médicaments nouveaux méritants cette année-là, qui puissent constituer une réelle avancée thérapeutique au service des malades et qui méritent d’être récompensés. Ce fait est bien le témoignage du constat établi par cette revue professionnelle indépendante, de la situation de panne de la recherche appliquée consécutive à la panne de la recherche fondamentale. Le retard a été dénoncé depuis longtemps : en 2001 un rapport officiel (Biotechnologies et hautes technologies : le retard français, Pierre Kopp et Thierry Laurent, juillet 2001), dénonçait déjà la situation française. En mars 2009 la revue Décision Santé revient sur le sujet et consacre un numéro spécial sur le retard de croissance des « Biotechs françaises », se plaignant de ce que « la révolution n’est pas française ». Elle souligne un manque d’investissement public et privé particulièrement handicapant.Par exemple la recherche sur les antibiotiques a été abandonnée en France alors que des résistances bactériennes apparaissent de plus en plus fréquemment. L’idéal aurait été de mettre au point de nouveaux antibiotiques et de les mettre en réserve pour ces nouvelles bactéries multirésistantes. Fabriquer en quelque sorte une molécule pour ne pas la vendre : le contraire des lois du marché ! Le capitalisme ne sait pas le faire.

Aujourd’hui les recherches se font largement ailleurs : les universités, les centres de recherche spécialisés, certaines « start-up » essaient d’attirer des financements pour cette recherche. Nous devons tenir compte de cette situation dans nos propositions économiques. Le Pcf avait retenu l’idée en 2005 de promouvoir une nouvelle dynamique industrielle autour du médicament en proposant un pôle public du médicament. Cette proposition a été affinée récemment en distinguant la proposition d’un pôle public du médicament et la nécessité de créer un nouvel établissement public en charge de la recherche, de la production et de la commercialisation de nouveaux produits. Ne faudrait-il pas penser à élargir le champ de ces deux organismes aux biotechnologies ? Un pôle public du médicament et des biotechnologies ? Un autre avenir se dessine sous nos yeux, il faut en être. Le débat politique que nous devons conduire doit inclure ces questions fondamentales.

 

 

Que se passe-t-il sur le plan éthique ?

 

 

L’aspect économique ne résume pas la question des biotechnologies. L’aspect éthique est majeur. On le voit bien, les capacités nouvelles qui émergent ouvrent la possibilité d’une nouvelle maîtrise de la vie et tout particulièrement de la nature humaine elle-même. Des questions majeures vont se poser. Elles se poseront dans le cadre de la civilisation capitaliste. Elles se poseraient tout autant dans le cadre d’une civilisation nouvelle post-capitaliste (socialiste ? communiste ?).

 

Le capitalisme cherchera immanquablement à en tirer profit. Jusqu’où ? Qui pourra arrêter les dérives qu’on peut imaginer si on laisse faire ? Mais le problème va au-delà. Jusqu’où l’être humain peut-il agir dans la maîtrise de sa propre identité sans compromettre l’avenir de l’humanité ?

 

La révolution des biotechnologies est bien une révolution car elle transforme tout : la connaissance des mécanismes intimes de la vie d’abord, la société ensuite, la culture, l’économie industrielle, l’éthique et même la conception de ce qu’est l’Homme lui-même. Elle touche au plus profond de l’identité de l’humanité : elle pose la question de la conception de la personne humaine, du rapport à la maladie et à la mort, du développement, de la vie en société. Nous sommes loin d’avoir fait le tour de la question aujourd’hui : c’est une des révolutions les plus fondamentales que l’être humain ait jamais connu.

 

Ceci nous conduit à proposer un travail sur un aggiornamento de notre pensée politique. C’est tout l’intérêt du regard que nous portons sur la problématique des biotechnologies. Il faut approfondir les bases de notre philosophie politique pour que l’humain y prenne mieux sa place. Ne ratons pas le XXIe siècle.

 

1) Collection ESPERE, 2e édition actualisée. Le Temps des Cerises. Août 2009.

 

2) Jean Weissenbach fait partie de l’tunité Génomique métabolique (CNRS / Université d’Évry / CEA), la structure de recherche fondamentale du Genoscope. Cet expert mondial du génome est lauréat du grand prix de la fondation pour la recherche médicale (2007) et de la médaille d’or du CNRS (2008).

 

La Revue du Projet, n°12, décembre 2011

 

*Dr Michel Limousin  est membre de la Commission santé et protection sociale du Pcf.

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