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Des flux du non monde capitaliste aux flux du communisme et du monde éclats, André Tosel*

« Ecoutons le cri du monde »

 

Ce qui monte de partout, des charniers et des ethnocides, des camps de purification ethnique, des guerres inexpiables et des massacres généralisés, c’est l’appel des communautés humaines réclamant d’être reconnues dans leur spécificité, mais c’est aussi, parfois exprimée par ces mêmes communautés opprimées et souffrantes, comme au Chiapas mexicain, la proposition que toute spécificité pâtirait d’être close et suffisante à elle-même ». Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, 1997

          Aux cris des violences identitaires se mêlent bien sûr les éclats de colère de tous ceux que la crise de civilisation que porte le capitalisme néolibéral écrase, pille, mutile et met à mort. C’est un triste savoir pour paraphraser Spinoza que celui qui explicite que notre monde est désormais un non monde globalisé pour les masses subalternes. Le non monde se manifeste comme une mégamachine qui empêche trop de modes finis, trop d’étants, d’apparaître dans leur éclat, de se produire comme éclats du monde, d’un chaos qui serait joie de l’expansion. Le savoir triste du non monde réduit les éclats du monde à n’être que des moments d’une guerre infinie. Les flux inévitables du devenir en régime de supercapitalisme néolibéral mêlent, comme il se doit, production et destruction, mais sous l’hégémonie croissante d’une destruction qui prive des multitudes d’étants de la possibilité de se constituer en éclats de monde.

 

Là cependant n’est pas le dernier mot. En son mouvement intérieur ce constat ne saurait se réduire jamais à consentir secrètement au malheur du non monde, ni à succomber à la fascination perverse devant le désastre de l’acosmisme et du nihilisme. Partout, dans les cris du non monde, se font entendre  d’autres voix, le chant des vaincus de l’opéra monde qui refusent d’être la piétaille piétinée, les laissés pour compte d’une histoire devenue démence.  Les résistances des sans part persistent et font tendance, tout comme fait tendance la lutte sourde des travailleurs et  des employés, des salariats et des précariats contre la soumission réelle qui définit l’entreprise et l’emprise du capital. Ces résistances démentent les promesses non tenues des pseudo-universels. De leur côté, les équivoques des réactions immunitaires inscrites dans les retours des religions de l’Un, dans la fermeture des communautés identitaires, dans les prétentions totalitaires monstrueuses des soi-disant civilisations, rencontrent un adversaire inéliminable dans l’appel au Tiers rationnel pratique d’un commun égalitaire à qui recourir.

 

 

Cet appel permet de déconstruire la prévarication des Tiers symboliques qui sacralisent les inégalités et les figures du non monde en assurant la promotion d’imaginaires prédateurs.  Nous parions que le communisme peut dans cette perspective trouver une configuration capable de procéder à la rectification de tout ce qui a rendu imprononçable ce nom et trouver une force de propulsion inédite. Le chemin sera long, car il faudra se refaire une raison dans la critique du néolibéralisme et reformuler les concepts de bien(s) commun(s), d’être en commun, de notions communes, de sens commun, dans le respect de la pluralité et dans le milieu du métissage, en complexifiant la théorie du bloc des pratiques par celle des scénarios culturels qui la surdéterminent.Nous sommes en ce point contraints de reprendre une question philosophique décisive, métaphysique si on veut, celle du rapport entre être et devenir, état et flux, identification et différenciation, individualité et individuation, trans-individualité et trans-individuation. C’est la question que Hegel avait en sa grandeur spéculative inégalée osé affronter sous la référence à la dialectique. Cette question a hanté les meilleurs efforts des philosophes en France depuis 1945. Elle a trouvé des réponses dans des propositions de rectification venues de Sartre, Merleau-Ponty, Lefebvre, Castoriadis, Morin, Sève, Althusser. Elle a aussi suscité des oppositions farouches et inspiré des alternatives diverses avec Foucault, Deleuze, Derrida, Badiou. Elle est renouvelée par l’apparition de recherches épistémologiques originales centrées sur l’émergence d’une nouvelle rationalité, avec les travaux de Prigogine, Stengers et surtout de Simondon. Cette question, nous la rencontrons aujourd’hui dans la réalité du capital saisie comme ensemble disjonctif de flux et production d’un monde liquide, producteur infini de risques l’emportant sur les promesses traditionnellement liées au mot communisme, ce mot anti-séparateur par excellence, avec les études de Bauman, de Beck et d’Appadurai. Si le non monde globalisé est celui des flux de marchandises, de communications, de populations, de technologies de signes et d’idées, alors naît une interrogation qui semble paralyser la pensée d’une émancipation possible : la résistance aux flux où se réalisent tout à la fois la soumission réelle sous le capital et la fractalisation pluriculturelle guerrière des identités collectives peut-elle et doit-elle viser à se faire état, stabilité, consistance ? Si elle est un flux comment penser la différence des flux ?

 

Souvent les luttes pour un monde « autre » que le non monde globalisé sont hantées par le mirage d’un État stable et fixe du monde et reposent sur la dénégation de l’irréductibilité du monde défini comme ensemble de flux et comme chaos en mouvement vers un ordre toujours précaire. Ce chaos ne peut s’immobiliser en un beau cosmos avec ses étoiles fixes, sa terre immobilisée en son centre ; il ne peut se donner à contempler comme une nature en soi. Or, qu’il soit soumis au supercapitalisme néolibéral ou non, qu’il s’ouvre ou non sur un communisme purifié de sa volonté de puissance et de ses fantasmes de maîtrise, le monde de l’action humaine n’est que celui du devenir, non d’un être soustrait au devenir, à la modification et à la modalisation. Il ne pourra ni s’immuniser contre les flux ni s’enfoncer dans un état stationnaire, dans un repos définitif et une paix éternelle. Il demeurera toujours celui de la Relation en expansion sans but en soi, d’un Chaos en incessant(e) Cours(e) qui ne se fait ordre que localement et provisoirement, que de manière métastable comme dirait Simondon. Il faut ainsi distinguer entre flux et flux sous peine de laisser verser la critique du non monde du côté du pessimisme ontologique de Heidegger dont la lucidité négative extrême sur l’arraisonnement du monde s’est payée d’un aveuglement politique terrifiant.

 

 

Distinguons donc entre la métacatégorie de flux qui est indépassable sur le plan ontologique et les concepts déterminés des flux propres aux modes de production de l’être social qui varient en faisant un sort particulier aux flux du capitalisme. En imposant la dynamique de l’accumulation infinie et de la recherche hystérique du profit, le mode de production capitaliste tend à accréditer l’idée que son concept de flux remplit en une seule fois et définitivement la métacatégorie de flux. Or, les flux se disent et se déclinent toutefois de plusieurs manières tout comme les Tiers symboliques n’échappent pas à l’historicisation. Tout le problème est donc de réorienter les flux de production et de la consommation de la richesse en les subalternant à l’hégémonie des subalternes et en substituant à l’impératif catégorique de la valorisation capitaliste infinie et aux effets culturels meurtriers tout aussi infinis le principe sans fondement du tiers rationnel et la pratique infinie de l’égalité.

 

Cette substitution ne rend pas impossibles les flux. Elle en ouvre d’autres, les flux des connaissances communes, les flux des biens communs appropriés dans le respect de la pluralité humaine, le flux d’énergies non destructrices, les flux des solidarités métisses, les flux des actions enfin possibles des subalternes comme le souhaitait Gramsci dont l’apport théorique sur ce point est toujours actuel.

 

L’importance de la catégorie de flux se manifeste surtout dans la thèse de la productivité du conflit social dont les objets sont précisément les flux de la vie, du travail et de la parole. Les flux identitaires dans leur logique pure sont producteurs de dissonances ou de stridences qui peuvent ne pas se  composer. Ils ne peuvent jamais être pleinement joyeux et en eux les passions tristes dominent. La colère se mue souvent en ressentiment, en haine violente, en désir de vengeance et de destruction. Le conflit social a aussi bien sûr, pour moteur la colère éprouvée contre l’exploitation, la domination, l’assujettissement ; il peut converger avec le conflit identitaire (les travailleurs nationaux peuvent ne demander liberté et égalité que pour eux et devenir des soldats fanatiques de la nation ou de l’ethnie). Le conflit social, dans sa logique pure, éprouve sa continuité dans la joie de la coopération et de la solidarité qui se vit dans des luttes productrices de l’existence commune. Les flux identitaires ne sont productifs que s’ils sont canalisés, apposés aux flux des conflits sociaux et composés avec eux selon une logique d’égalité existentielle indéterminée. Toutefois il serait erroné de séparer l’un de l’autre le conflit identitaire et le conflit social.

 

 

Une pensée actuelle de l’émancipation nous libérant du non monde doit donc réapprendre l’intelligence des flux, pour faire monde, pour refaire un monde devenir, pour inventer d’autres flux.  Il se trouve seulement que le désastre du non monde est si avancé, que les flux destructifs sont si déchaînés que l’inventaire doit être opéré afin que soit conservé tout ce qui permettra de chevaucher et de réorienter les flux, d’en inventer d’autres. De ce point de vue, les langues, les modes d’expression et de vie, les savoir-faire et les savoir-dire, les régulations et les ressources naturelles sont autant de socles qu’il faudra conserver. Il en va de même pour de vrais services publics, pour les institutions de solidarité et de sécurité sociale, de laïcité, de démocratie radicale. Il y a place, en effet, pour des flux conservateurs qui ne sont pas des conservatoires passéistes pour contempteurs de la vie et nostalgiques des hiérarchies, mais des flux porteurs d’acquis de civilisation.

 

Nous ne disposons pas de cette pensée alors que son urgence est extrême pour dépasser enfin le carcan du néolibéralisme qui a su se projeter en une pensée unique encore hégémonique et éliminer ses adversaires, qu’ils soient républicains, socio-démocrates, socio-libéraux ou communistes, comme l’avait bien vu Michel Foucault dans ses derniers cours au collège de France, non sans ambiguïté toutefois. Nous disposons cependant des anticipations de la poésie qui nous dirigent vers une imagination du chaos monde qui ne soit pas celle de l’autodestruction, mais celle d’un chaos de l’éclat monde, de l’opéra monde où chaque étant pourrait un moment donner la mesure de sa brillance dans son être en commun avec d’autres et manifester dans ces flux la modalisation, le mode qu’il en constitue, sans avoir à subir les violences devenues superflues de l’exploitation, des génocides et des ethnocides, sans se laisser normaliser par les entreprises du management, sans se constituer en esclave volontaire de l’auto-management, cette pseudo éthique du capitalisme globalisé.

 

 

La politique de l’émancipation ne peut compter, en effet, sur le seul concept ; elle se soutient et se dynamise d’une poétique du monde qui fait coupure avec les imaginaires de la rationalité entrepreneuriale et des états de la guerre monde qu’elle soit sociale ou identitaire. Un nouvel imaginaire, une esthétique du Tout-Monde constituent désormais les moments d’une poétique qui se fait en son registre poésie de monde, une poétique au sens fort qui donne accès  « à une nouvelle région du monde » dont les anciennes îles de la colonisation sont la figure avortée, à un monde qui soit à lui-même sa nouvelle région, alternative au non monde globalisé.

 

La Relation, l’être avec et en commun qui est aussi être contre en tous le sens du contre, se dit de plusieurs façons. Elle ne s’énonce pas seulement comme métacatégorie. Elle s’exprime en une puissance poétique qui met les étants et les paroles en situation de contamination et d’éclatement, de métissage et de commerce hors marchandise. Si le communisme doit se rectifier en ce qui a fait de lui une forme de maîtrise hantée par l’infinité capitaliste de la production pour la production, un communisme de la finitude se dit comme l’infini des éclats monde, d’un monde qui se sait aussi terre vulnérable.

 

 

Ce texte est une reprise modifiée de la conclusion du vol. ll de mon livre Civilisations, cultures.

 

La Revue du Projet, n°12, décembre 2011

*André Tosel est philosophe, professeur émérite à l'université de Nice Sophia-Antipolis.

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