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Démondialisation : le débat interdit ? Michel Rogalski*

L’ampleur du tir de barrage opposé au terme de démondialisation donne la juste mesure de son côté insupportable pour tous ceux qui avaient vanté depuis des décennies la mondialisation heureuse, alors même que les faits accumulaient jours après jours les symptômes de son échec.

La mobilisation des think tanks et des politiciens émargeant au « Cercle de la raison » ne doit pas étonner. Ils sont dans leur rôle en agissant en sorte que l’alternance reste bien une alternance et ne soit surtout pas une alternative. Les forces qui concourent à ce Cercle, tel un disque rayé, ressassent en boucle, malgré la réalité, les bienfaits de la mondialisation. Par contre, on ne peut qu’être surpris que d’autres, au nom de l’idéologie altermondialiste dont le bilan des avancées depuis dix ans confine à l’évanescence, viennent, dans la crainte de perdre le peu qu’il reste de leur fond de commerce, joindre leurs voix aux premiers avec tout autant de mauvaise foi.

L’Europe laboratoire de la mondialisation

 

Ce dont il s’agit aujourd’hui, c’est de reprendre et d’approfondir l’opposition à la bifurcation de 1983 qui sacrifia les avancées sociales sur l’autel de la construction européenne, en prenant appui sur l’acquis de la confrontation d’idées qui vit le jour en 2005 à l’occasion du référendum constitutionnel européen. Magnifique débat dont l’enjeu ne portait ni sur des personnes ou des postes et qui est relancé aujourd’hui par la crise de 2008 et son contrecoup actuel alimenté par les dettes souveraines, l’incertitude sur l’euro et les interrogations sur la façon de penser la construction européenne. Et si la démondialisation interpelle fortement l’Europe c’est parce que cette région du monde est devenue un concentré – un laboratoire – de la mondialisation et que, loin d’y être douce, elle y concentre tous ses excès. Il n’y a pas lieu de s’en étonner. C’est dans cet espace que le commerce de proximité s’est le plus développé, que l’interdépendance y est la plus forte, que des pans entiers de souveraineté nationale ont été transférés, qu’une majorité de pays ont décidé de se doter d’une même monnaie et d’une banque centrale indépendante des gouvernements et enfin que des éléments de constitutions économiques se sont successivement empilés (Acte unique, Traité de Maastricht, Pacte de stabilité, etc.) pour être repris dans le corset du Traité de Lisbonne.

Un débat nécessaire

 

C’est pourquoi les débats que suscite le thème de la démondialisation sont essentiels. Ils touchent tout simplement aux conditions nécessaires à la réalisation d’une rupture avec trente années de néolibéralisme mondialisé qui tel un rouleau compresseur écrase tout sur son passage Quelques questions centrales émergent avec force de ce débat dont on voudrait étouffer la richesse :• On nous explique qu’il faudrait être patient et que nos maux proviendraient de la situation d’entre deux dans laquelle nous serions entrés. L’État-nation est blessé, mais il bouge encore, alors que l’économie mondiale ne serait pas encore instaurée et peinerait à se doter d’une gouvernance globale (ou européenne). Ainsi nous cumulerions les défauts de l’érosion des frontières sans être encore en mesure de bénéficier des avantages de leur dépassement. Cette « transition », qui se déroule depuis une trentaine d’années, n’a pour l’instant accouché que de la crise et se trouve de moins en moins en mesure de prouver que l’expansion du néolibéralisme à l’échelle du monde serait salvatrice. L’attente d’un gouvernement mondial pour résoudre les problèmes engendrés par sa recherche risque fort de s’enliser dans le sable. Elle est évidemment insupportable pour les peuples. Se sortir de cette ornière en proposant une véritable issue, c’est, pour tout pays, nécessairement entrer dans un processus de démondialisation. Faut-il attendre que ça change en Europe ou dans le monde pour que cela puisse changer chez nous ? Ou bien, faut-il engager l’action de façon unilatérale en mesurant sa portée conflictuelle et s’y préparer ? Réductrice d’incertitude, l’Europe a toujours servi de gangue gluante pour réduire l’amplitude de l’oscillation du balancier de l’alternance et jouer ainsi le rôle de Sainte Alliance, remplaçant le Mur d’argent des années 20. Ainsi refuser la démondialisation reviendrait à subordonner tout changement en France à d’éventuelles et bien improbables évolutions européennes ou mondiales. Ce constat conduit à poser la question incontournable de l’exercice de la souveraineté, c’est-à-dire de la nécessaire superposition entre le périmètre où se joue la démocratie et celui de la maîtrise de la régulation des flux économiques et financiers. Le cadre national s’impose. Pourquoi la « relocalisation » sur la région serait à la limite acceptable, l’Europe fédérale souhaitée et la souveraineté nationale vilipendée ? Pourquoi cette haine de l’État-nation qu’il faudrait prendre en tenaille par le bas et par le haut ? Les gauches latino-américaines ont montré que le cadre national pouvait permettre des avancées sociales substantielles, faire tache d’huile et rendre possible des coopérations.

• Les conséquences sur les politiques économiques à adopter reviennent au cœur du débat. La demande de protection qui monte concerne prioritairement l’ensemble des acquis sociaux engrangés pendant les trente glorieuses, secondairement ceux du capital national malmené par la concurrence sauvage. Cette période a connu les protections tarifaires, quelques contrôles de change, nombre de dévaluations qui n’ont pas signifié pour autant repli national, fermeture ou adoption d’un modèle nord-coréen. Croissance, élévation du niveau de vie, plein-emploi ont bien été au cœur de ce qu’on voudrait nous faire regarder aujourd’hui comme une horreur « national-protectionniste ». La crise actuelle appelle au retour de l’État comme acteur économique majeur. Il n’y a pas de protection possible sans qu’un rôle accru lui soit confié, aussi bien en termes de périmètre d’action que dans la nature de ses interventions.On allèguera qu’il existe une forme de mondialisation désirable, celle des échanges culturels, du tourisme, de la connaissance et des savoirs, de la coopération entre les peuples, de tout ce qui fait la densité de la vie internationale ou d’un espace public en construction à ce niveau. Mais ne la mélangeons pas avec celle qui fait l’objet du débat d’aujourd’hui à savoir le nécessaire blocage de l’expansion du néolibéralisme à l’espace mondial. Ne fusillons pas les messagers qui apportent la mauvaise nouvelle mais regardons plutôt les signaux divers qui attestent des limites de la phase en cours, à commencer par l’annonce faite par la Cnuced de la réduction du commerce mondial de 8 % au premier trimestre 2011.

Éditorial de Recherches internationales, n°90, 2011. Publié avec l’autorisation de l’auteur.

 

*Michel Rogalski est économiste au Centre national de la recherche scientifique et à l’École des hautes études en sciences sociales. Il est  directeur de Recherches internationales.

 

La Revue du Projet ,n°12, décembre 2011

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