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Pourquoi la mondialisation est réversible, Sandra Moatti*

L'intégration de l'économie mondiale a beaucoup progressé depuis trente ans, même si elle est moindre qu'on ne le croit souvent. Si la crise n'a pas interrompu le processus, plusieurs facteurs pourraient à l'avenir changer la donne. Le plus sérieux est politique.

La mondialisation est notre quotidien. Notre téléphone portable a traversé des dizaines de frontières et nous mangeons des pizzas couvertes de tomates chiliennes emballées au Maroc, achetées dans une chaîne de supermarchés française détenue par des actionnaires du monde entier…Les chiffres révèlent à la fois l'ampleur et les limites du phénomène. Entre 1970 et 2007, les exportations mondiales ont progressé deux fois plus vite que la production, les entrées d'investissement direct étranger (IDE) environ cinq fois et les flux internationaux de capitaux douze fois plus vite. Cette formidable accélération doit beaucoup aux changements intervenus dans les infrastructures de la mondialisation : l'avènement des porte-conteneurs géants a permis de quadrupler le nombre de tonnes transportées par voie maritime (près de 90 % du volume du commerce mondial) entre 1970 et 2008. Dans le même temps, le fret aérien a été multiplié par treize et achemine désormais près de 40 % du commerce mondial en valeur. Les nouvelles technologies de l'information ont fait exploser les possibilités de transfert de données, tout en réduisant drastiquement les coûts de communication.

Les grandes firmes globales ont tiré pleinement parti de ces nouveaux paramètres de l'échange. Elles sont devenues, depuis la fin des années 1980, les acteurs d'une nouvelle division internationale du travail, organisant la mise en réseau d'unités de production réparties dans le monde entier, à différentes étapes d'une chaîne de valeur de plus en plus complexe. Elles arbitrent ainsi en permanence entre les avantages comparatifs de chaque territoire, selon des critères de coûts mais aussi de qualité ou de délais, tout en bénéficiant des économies d'échelle liées à la mondialisation du marché. Si l'iPod d'Apple agrège des composants et des contenus produits en Chine, au Japon, à Singapour, en Corée du Sud, en Thaïlande et aux États-Unis, c'est le même iPod qui est vendu dans le monde entier.

 

Les frontières persistent

 

La Terre n'est cependant pas aussi plate que l'affirmait l'éditorialiste du New York Times Thomas Friedman en 2006. Les frontières ont la vie dure, notamment celles de la langue et du droit. Les technologies n'abolissent pas les distances, souligne Pankaj Ghemawat, professeur de stratégie à Barcelone. Malgré la chute spectaculaire du coût des communications, les appels internationaux ne représentent que 2 % des appels téléphoniques. Et si près de 2 milliards de personnes ont désormais accès à internet, seulement une connexion sur cinq ou six dépasse les frontières nationales. Sur le plan des migrations internationales, la mondialisation actuelle est bien plus timide que ne le fut celle du XIXe siècle.La mondialisation économique elle-même a ses limites. Les investissements directs des firmes hors de leurs frontières ne représentent que 10 % environ des investissements. Et encore ce chiffre est-il probablement gonflé par les pratiques d'optimisation fiscale des firmes multinationales. Et si les exportations mondiales avoisinent les 30 % du produit intérieur brut (PIB), ce rapport est artificiellement gonflé par la nouvelle division internationale du travail : le même article produit dans des pays différents à différents stades de son élaboration est comptabilisé plusieurs fois dans les balances des paiements. [...]

Une mondialisation vulnérable

 

La crise de 2008 a montré tout à la fois l'intensité et la vulnérabilité de la mondialisation. [...] Les exportations mondiales ont chuté de 40 % entre octobre 2008 et juin 2009, soit beaucoup plus qu'après 1929. Les flux d'investissements directs étrangers ont quasiment diminué de moitié entre 2007 et 2009.

 

Le spectre de la crise des années 1930 a alors ressurgi pour rappeler que le processus de mondialisation est réversible. Pourtant, le repli protectionniste redouté par certains n'a pas eu lieu. Dès 2010, les échanges commerciaux ont repris de plus belle, retrouvant leur niveau d'avant la crise. Les flux internationaux de capitaux repartent également, quoiqu'à un rythme moyen plus modeste.

 

Si la crise n'a pas détricoté la mondialisation, elle a contribué à déplacer son centre de gravité, au détriment des vieux pays industrialisés, notamment de l'Europe. Les exportations françaises ou allemandes n'avaient pas encore retrouvé fin 2010 leur niveau d'avant la crise. Représentant désormais 45 % des exportations mondiales, celles des pays émergents l'avaient allègrement dépassé, principalement du fait des échanges Sud-Sud. Même contraste du côté des investissements directs à l'étranger : ceux des multinationales étrangères sur le sol européen ont continué de chuter en 2010, pour la troisième année consécutive, et ceux des multinationales européennes ont stagné. En même temps, les pays émergents s'affirment non seulement comme terres d'accueil de ces investissements, dont ils reçoivent désormais la moitié des flux mondiaux, mais aussi comme investisseurs. En 2010, 28 % des sorties d'investissements viennent des pays émergents, selon la Cnuced, contre 10 % en 2003, et 70 % de ces flux se dirigent vers d'autres pays du Sud. Rien de tout cela n'accrédite la thèse d'une « démondialisation » en marche, mais plutôt celle d'une marginalisation de l'Europe dans le jeu mondial.

L'échange a un coût

 

Trois paramètres pourraient cependant changer la donne. D'abord la hausse des coûts de transport. Selon une étude de 2008, un pétrole à 150 dollars le baril équivaudrait à une remontée des droits de douane à leur niveau moyen de 1970, faisant du transport la principale barrière à l'échange. La réalité est cependant plus complexe. Si le transport maritime représente en moyenne 4 % du prix final des biens manufacturés, cette proportion atteint 10 % à 20 % pour les matières premières agricoles, et jusqu'à 25 % ou 30 % pour les matières premières industrielles, rappelle Jane Korinek de l'OCDE. C'est sur ces produits que l'impact du transport est le plus fort, mais c'est aussi là qu'il est le plus difficile de trouver des substituts aux importations. En outre, l'énergie n'est qu'une composante des coûts de transport. Ceux-ci réagissent avant tout aux fluctuations de la demande face à des capacités rigides. « On ne construit pas un porte-conteneur ou un vraquier du jour au lendemain », rappelle Jane Korinek. [...]

 

Les coûts de transport ne constituent d'ailleurs qu'un des paramètres de l'arbitrage complexe auquel se livrent les firmes dans leurs choix de localisation. Les délais de livraison, les risques de retard, la nécessité de maintenir des stocks, l'insatisfaction quant à la qualité de la production livrée sont d'autres coûts de l'échange international qui peuvent conduire à relocaliser certaines activités. Les cas enregistrés récemment en France – celui du fabricant de ski Rossignol, de Geneviève Lethu dans le linge de maison ou encore de Meccano dans les jouets – restent relativement isolés.Le phénomène serait plus significatif aux États-Unis, selon une étude récente du Boston consulting group (BCG). Après Caterpillar ou Ford, c'est maintenant General Motors qui investit sur le sol américain et prévoit d'y accroître ses effectifs. Selon le BCG, les avantages de la Chine en termes de coûts s'estompent rapidement : les salaires y auraient augmenté de près de 70 % entre 2005 et 2010, alors que les gains de productivité ralentissent et que la monnaie chinoise s'apprécie. [...] En outre, pour les entreprises dont le critère principal de localisation n'est pas le coût du travail, mais la taille et le dynamisme du marché local, la progression du niveau de vie dans les grands pays émergents crée au contraire une incitation supplémentaire à délocaliser. Enfin, la faiblesse du coût du travail n'est déjà plus, dans de nombreux domaines, le principal avantage comparatif de ces pays. Le géant taïwanais de l'électronique Foxconn, qui travaille pour Apple, Sony, Nokia, Dell et bien d'autres, a réussi à remonter la chaîne de valeur, de la fabrication jusqu'au design et à la recherche-développement, explique François Dousset, consultant en stratégie d'achat. L'entreprise s'est appropriée et a développé un savoir-faire productif que ses donneurs d'ordre ont perdu. Dans ce cas, la délocalisation est un aller sans retour.

Le joker protectionniste

 

Un dernier facteur pourrait s'avérer plus puissant que la hausse des coûts de transport ou le rééquilibrage des avantages comparatifs : la politique. En France, le “ non ” au référendum de 2005 exprimait déjà le refus d'une Europe perçue comme le cheval de Troie de la mondialisation. La vogue actuelle du thème de la démondialisation exprime la même demande de protection. La tendance est la même ailleurs en Europe, à en juger par le succès des partis populistes dans les élections récentes. Et les gouvernements ont de plus en plus de mal à se mettre d'accord sur les règles du jeu.Les négociations commerciales s'en ressentent. Le cycle de Doha achoppe sur la question de la réduction des droits de douane industriels. Les pays du Nord veulent rééquilibrer la relation commerciale avec les grands émergents et leur demandent de s'ouvrir davantage : ils considèrent que les protections dont ils bénéficient en tant que pays en voie de développement ne sont plus justifiées.

 

Le désir de protection s'exprime également à l'égard des investissements. La Cnuced, qui scrute les politiques des États en matière d'investissements directs étrangers, enregistre depuis une dizaine d'années une montée régulière des mesures visant à « protéger les industries stratégiques, les ressources naturelles et la sécurité nationale ». Quant aux capitaux courts et volatils qui viennent chercher des rendements à court terme, ils ne sont plus les bienvenus au Sud, comme en témoigne, entre autres, la taxe de 6 % instaurée par le Brésil sur les investissements de portefeuille des étrangers.

Un monde multipolaire instable

 

Ces quelques signaux témoignent d'une évaluation plus équilibrée que par le passé des bénéfices de l'ouverture commerciale et financière. Et même si de nouvelles barrières devaient être érigées à l'avenir, il faut en relativiser les conséquences. « Les politiques commerciales jouent un rôle relativement secondaire dans les déterminants de l'échange », souligne Jean-Marc Siroën, professeur à Paris-Dauphine. Il rappelle que la montée des tarifs douaniers sur les importations agricoles dans les années 1890 s'est plutôt accompagnée d'une expansion du commerce mondial. Et c'est moins la montée du protectionnisme dans les années 1930 qu'il faut rendre responsable de la contraction des échanges que l'effondrement des prix et de la demande.

 

Plus inquiétant est l'enlisement des négociations multilatérales sur tous les terrains, de la préservation du climat à la stabilité des monnaies. Ou encore la perspective d'une compétition de plus en plus tendue pour l'accès aux ressources naturelles.

 

Or, l'histoire rappelle combien il est difficile de maintenir un ordre économique stable en l'absence d'une puissance dominante. La Grande-Bretagne a joué ce rôle au XIXe siècle, les États-Unis dans le second XXe. Alors que l'hégémonie américaine décline, comment le système géopolitique va-t-il s'adapter à l'ascension de la Chine, de l'Inde et des autres géants du monde émergent ? L'avènement d'un monde multipolaire n'est pas synonyme de stabilité.

 

* Sandra Moatti est rédactrice en chef adjointe d'Alternatives Economiques.

 

Article publié dans Alternatives Economiques n°303-juin 2011 reproduit avec l’autorisation de l’auteur.

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