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Démondialisation et protectionnisme européen, Jacques Sapir*

Le sondage réalisé en juin 2011 par l’IFOP sur « Les Français et le protectionnisme », venant à la suite de nombreux travaux, a renversé complètement l’idée reçue d’une population résignée à l’ouverture, ou seuls des franges extrêmes réclameraient des mesures protectionnismes.

 

L’identification des méfaits du libre-échange sur l’économie française apparaît ainsi à une grande majorité de français, à tel point que l’on peut parler d’une prise de conscience massive, dépassant les cadres des partis politiques. On trouve 57% des personnes interrogées pour dire que l’effet de l’ouverture sur les prix des produits consommés en France a été négatif (ce qui est contre-intuitif) et surtout ce jugement négatif est partagé par 73% des réponses en ce qui concerne les déficits publics, 78% en ce qui concerne le niveau des salaires et 84% en ce qui concerne l’emploi. Pour cette dernière réponse, notons que 48% des personnes interrogées considèrent que l’ouverture a eu des conséquences « très négatives » et seulement 36% des conséquences « négatives ». Notons aussi que le pourcentage de réponses indiquant que ces conséquences ont pu être positives voire très positives n’est que de 7%, soit 12 fois moins que le pourcentage estimant que les conséquences sont négatives voire très négatives.

Conscience des résultats négatifs de l’ouverture

 

Le jugement est sans appel. Sur les trois grandes questions qui concernent l’économie, l’emploi, les salaires et les déficits, il se trouve une écrasante majorité de français pour considérer que l’ouverture de l’économie a eu des conséquences néfastes. Très clairement, la « mondialisation heureuse » n’existe que dans certains journaux ou sous certaines plumes.

 

Cette ouverture est aussi considérée comme une mauvaise chose pour les pays développés en général (52%) et pour la France en particulier (57%). C’est aussi une mauvaise chose pour la sécurité des produits distribués en France (71%), pour les salariés (72%) et pour l’environnement (73%). La conscience des résultats négatifs de l’ouverture ne se limite donc pas à la question sociale. Elle touche aussi massivement la question de la sécurité des produits de consommation (et la sécurité alimentaire) ainsi que l’environnement. La prise de conscience qu’il y a une contradiction radicale entre le libre-échange et la préservation de l’environnement apparaît particulièrement massive. La maturité des Français est ici assez étonnante. Qu’il s’agisse des causes de la situation économique ou des solutions à y apporter, on trouve dans les réponses la trace d’un argumentaire étoffé qui valide les thèses de la démondialisation.

Les électeurs et le protectionnisme

 

Le principal problème vient de la divergence entre les positions politiques affirmées du PS et de l’UMP et le positionnement de leurs électeurs. La contradiction, on l’a déjà dit, est patente et massive. Elle se renforce du fait que 64% des personnes interrogées pensent que la question du protectionnisme devrait être un sujet important lors de la prochaine élection présidentielle. Au PS on balance entre une référence à des « écluses », voire des droits de douanes (mais uniquement contre des pays ne respectant pas les normes internationales en matière sociale, sanitaire et environnementale) et les déclarations récentes de François Hollande, qui a exclu tout recours au protectionnisme. Dans le même temps, il s’est dit partisan de la « taxe carbone frontière » sans voir que cette dernière n’est autre que du protectionnisme ! Comme on le voit, la cohérence et la vue d’ensemble ne sont pas des qualités que l’on retrouve dans le programme du candidat du PS. On constate donc qu’aujourd’hui, tant la pratique des uns que le discours des autres sont à l’opposé de ce que réclament les Français.

 

Une telle divergence est suicidaire. Elle l’est pour chacun de ces partis qui prend le risque de passer à côté d’un thème majeur de la future campagne électorale, et ainsi de favoriser les partis qui, eux, sont beaucoup plus en phase avec l’opinion des Français, et en particulier le Front de gauche et le Front National. Mais, cette divergence est aussi, et même avant tout, suicidaire pour la classe politique et pour la démocratie. Elle contribue à asseoir dans l’opinion l’idée que la classe politique, du moins pour ce qui concerne les « grands partis » a des intérêts et des préoccupations radicalement différents de ceux de la population. Massivement, les personnes interrogées pensent que c’est à l’Europe qu’il revient de mettre en œuvre cette politique protectionniste (80%). Mais, au cas où l’on se heurterait à un refus de nos partenaires européens à appliquer une telle politique, 57% des personnes interrogées répondent qu’il faut que la France fasse cavalier seul. On ne saurait mieux exprimer la formule « avec l’Europe si on le peut, par la France s’il le faut, contre l’Europe si on le doit » !

 

*Jacques Sapir est directeur d’études à  l’École des hautes études en sciences sociales.

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