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La démocratie anesthésiée, Bernard Vasseur*

L’ébauche d’un nouveau visage du politique se met progressivement en place et prépare tranquillement, sans bruit, en douceur, l’entrée dans un âge post-démocratique. Autrement dit, parlons clair : un despotisme d’un genre nouveau.

Le constat ne fait guère de doute tellement les faits sont accablants : la démocratie va mal aujourd’hui en France. Les plumes les plus autorisées et les plus diverses s’accordent à lui trouver un air désenchanté. On la dit atteinte d’une maladie de langueur que ne parviennent pas (pas encore ?) à ranimer la musique de la « démocratie participative » et celle de la « démocratie bloggeuse ». Et chacun de commencer par souligner le nombre élevé des abstentionnistes lors des consultations électorales : de très loin le premier « parti » de France, notamment dans les milieux populaires, et cela de manière désormais durable. On évoque aussi celui des non-inscrits sur les listes électorales, en particulier chez les jeunes. Et beaucoup d’accabler une société soit-disant repue dans son confort et à l’horizon borné par son individualisme. Discours moralisateur, bien connu et bien-pensant, qui s’épuise à stigmatiser ce qu’il prend pour un désintérêt coupable.

D’autres évoquent encore bien des symptômes de cette atonie en cherchant ses causes dans les institutions et les comportements qu’elles autorisent ou perpétuent, dans la « vie politique ». On pourrait citer bien des exemples mis sur la table du « débat démocratique ». À commencer par le « présidentialisme » de la Constitution et la lecture personnelle qu’en fait le locataire de l’Élysée, qui polarisent le pouvoir et son exercice sur la toute-puissance du « sommet » de l’État, en dévitalisant toutes ses autres branches et en les stérilisant dans le commentaire incessant des faits et gestes du « monarque ». On a aussi parlé d’une véritable « crise de la représen­tation » titre d’un bel ouvrage de Daniel Bougnoux, quand les élus du peuple censés le représenter sont massivement perçus comme possédant un pouvoir dont ils font ce que bon leur semble : « On sait ce que valent les promesses des campagnes électorales ! » Ou encore, l’impasse du scrutin majoritaire : quand 51% des voix suffisent pour l’emporter sur 49% et à régner comme si l’on avait fait 100% ! Quand, devant un si faible écart, c’est « la communication » qui fait gagner et la qualité du projet qui fait perdre. Ou bien toujours, le piège du cumul des mandats et des indemnités, qui transforme la politique en « carrière agréable », fabrique les « poids lourds » et les éternise, fige les conditions de « visibilité » et de notoriété, assied les notables, tarit les vocations, stimule la « délégation de pouvoir » et l’éloignement des citoyens qui, dans ces conditions, ne se sentent plus « motivés » par la chose publique. On cite encore la stérilité du carriérisme, quand l’exercice du pouvoir est ressenti comme un moyen de bien gagner sa vie qui vous dispense de la contrainte d’un vrai travail, au sens où tout le monde l’entend : « tu parles de la France, mais tu songes surtout à retrouver ton siège » ! Il y a aussi les soupçons de la corruption ou des « arrangements entre amis » : quand l’actualité montre qu’ils ne seraient pas aussi infondés ni aussi rares qu’on le dit. Ou encore l’inefficacité des alternances  : quand passé « l’état de grâce » initial, la désillusion s’installe et la morosité gagne, semble-t-il, inéluctablement. Et quelle différence claire demeure entre les politiques mises en œuvre, quand droite et gauche ne s’opposent plus que sur des « valeurs » et partagent la religion commune du « réalisme » et du « pragmatisme » qui les prépare à justifier leur capitulation en rase campagne et l’abandon de leurs engagements les plus solennels ? Enfin, last but not least, le sentiment de « compter pour du beurre » : quand, par exemple, le « non » à la Constitution européenne, en 2005, croit entrer par la porte du referendum, mais est chassé par la fenêtre du passage en force parlementaire ! Autant de traits, remarquons-le, qui portent tous sur la « professionnalisation » de la vie politique et la séparation qu’elle consolide entre « gouvernants » et « gouvernés ».Torpeur, impuissance, inertie, etc. Le diagnostic parait assuré : « le système démocratique est bloqué » et le pouvoir confisqué, puisqu’il n’en découle plus. Reste pourtant la question de fond : ce blocage n’est-il issu que de la lente anémie de pratiques séculaires d’une démocratie que tout le monde vénère, d’une « vieille dame » qui est notre étendard glorieux et qu’il suffirait de rajeunir un peu ? Ou, au contraire, est-il le résultat de l’anesthésie programmée d’une démocratie qui ne fait plus l’affaire en haut lieu ? Quelque chose comme l’ébauche d’un nouveau visage du politique se mettant progressivement en place et préparant tranquillement, sans bruit, en douceur, l’entrée dans un âge post-démocratique. Autrement dit, parlons clair : un despotisme d’un genre nouveau.

 

Despotisme ? À peine lâché, le mot fera naturellement frémir d’indignation. Car évoquer le despotisme aujourd’hui, c’est convoquer de sombres souvenirs et de tristes passions : l’arbitraire délirant d’un fantoche, le parlement dissous, la loi suspendue, les libertés supprimées, la presse bâillonnée, l’armée aux carrefours, les prisons et les stades remplis d’opposants, etc. Une violence aveugle et brutale qui se déchaîne sans rime ni raison et fige la société dans la peur. Quelque chose comme l’Amérique latine d’il y a quarante ans, avec son cortège de dictateurs : Pinochet, Videla, Noriega, etc. Un mal qui, certes, continue de ronger le monde en profondeur, même si quelques-uns viennent de tomber avec fracas en Tunisie et en Égypte, mais qui a, en tout cas, disparu d’Europe il y a longtemps, avec la mort de Franco, la chute de Salazar et des colonels grecs. Un cancer que « l’Occident », irrépressiblement gagné par la démocratie et le goût de la liberté, se plaît à conjuguer désormais au passé. Et s’il est un spectre qui a bien fini de hanter « notre » monde – sinon « le monde » tout court dans son ensemble – c’est bien celui du despotisme. Franchement, qui s’en plaindrait ?Dès lors parler de despotisme à propos d’une société comme la nôtre paraîtra tenir de la plus évidente mauvaise foi, voire de la farce de mauvais goût, et ne mériter que haussement d’épaules ou gigantesque éclat de rire : « Allons donc soyez sérieux ! Nous n’avons jamais été aussi libres ! Mieux : nous ne nous sommes jamais sentis aussi libres de nos mouvements et libérés de tout ! D’ailleurs, que faites-vous du suffrage universel qui s’exprime lors de consultations électorales régulières et pluralistes ? La démocratie est plus que jamais notre drapeau et notre mot d’ordre impérieux ! »Objections véritables qui paraissent « le bon sens même » et dont la pertinence semblerait devoir conduire à tenir ce livre pour une insupportable et inutile provocation. À moins que !... A moins que le despotisme dont il va être question soit tout différent de ce que l’on conçoit habituellement dans ce terme. Rien qui ne corresponde aux figures antiques, et désormais obsolètes chez nous, du « tyran », du « dictateur » ou du « despote », telles que l’histoire nous les a transmises. Mais bel et bien un nouveau type de pouvoir. Un despotisme qui flirte avec son contraire : un despotisme « cool », tout aussi « efficace », mais plus insidieux et plus doux que son lointain prédécesseur. Risquons le mot dès à présent : un « despotisme démocratique ».

On rétorquera sans doute : « Absurde ! Balivernes ! Contradiction dans les termes ! ». Et pourtant c’est bien de cela qu’il s’agit. Pour s’en convaincre, il faudra sortir de la politique stricto sensu (avec ses institutions, ses pouvoirs et ses acteurs), aller voir dans ses « bas-fonds » et sur ses marges : dans tout ce qui façonne les comportements et conditionne les modes de vie, à commencer par le travail et la manière dont il est traité aujourd’hui.Mais peut-être nous croira-t-on plus volontiers si l’on veut bien considérer que l’idée de nouveau visage du politique, de « despotisme démocratique  » n’est pas tout à fait nouvelle. Elle a été formulée pour la première fois par un éminent penseur, Alexis de Tocqueville, unanimement reconnu, admiré et tenu pour « raisonnable », au point qu’on le classe couramment aujourd’hui parmi les pères fondateurs du libéralisme classique.

Bernard Vasseur est philosophe

La Démocratie anesthésiée. Essai sur le nouveau visage du politique, éditions de l’atelier, 2011.Introduction publiée avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

La Revue du Projet, n° 11, octobre-novembre 2011

Il y a actuellement 1 réactions

  • La démocratie

    Cher Bernard Vasseur, la Démocratie est pour moi l’essence même du communisme. Depuis 2006 quand les collectifs antilibéraux se sont érigés en directoire, ma réflexion sur la démocratie s’est constamment affinée. Je dis cher Bernard sans te connaître vraiment ou si peu, plus précisément, je t’ai rencontré en 2011 à la fête de l’huma ou tu m’as dédicacé ton livre. La démocratie anesthésiée.

    Ah ! oui elle l’est et mon obsession c’est de la réveiller. J’ai repris dans ton livre, tu m’en excuseras pour tes droits d’auteur, la notion du "Travail non divisé" pour déterminer la valeur de l’étalon de la monnaie commune, dont nous avons besoin pour changer d’économie. Tu en trouveras l’explication dans l’essai : Manifeste pour une Démocratie Communiste sur ce site.

    La démocratie despotique dont tu parles sonne comme un esprit de vengeance sur les 1% dont parle Stiglizt dans Le prix de l’inégalité. Mais le livre de Denis-Robert Dufour me conforte dans l’idée que : L’Homme qui vient… après le libéralisme est dénué de vengeance, dénué de jalousie, mais devient un homme sympathique ou la gouvernance de soi fait sa force. Je comprends très bien ce que tu entends par despotisme démocratique, mais méfions-nous des despotes qui au nom du communisme nous ont, nous aussi anesthésiés, ils pourraient renaître de leurs cendres si nous ne mettons pas justement la Démocratie Communiste comme garde fou à tout despotisme.

    Bien sûr, l’Homme qui vient… ne peut être que sympathique, mais appelons un chat un chat. La démocratie dans laquelle nous vivons est libérale, si nous voulons construire du communisme, du socialisme nous devons donner du sens en tout, et particulièrement à la démocratie. La Démocratie Communiste n’a rien de despotique, ou si peu, elle finira même par ne plus pouvoir le devenir. Elle est la garantie pour l’entité prolétariat qui va bien au-delà de la classe ouvrière, de pouvoir prendre le dessus pour construire une économie d’échange équitable. En cela nous refermons la boucle de cette "Dictature du prolétariat" dont parle Marx, c’est à dire celle des 99% sur les 1% dont parle Stiglitz. C’est en empêchant les capitaux de s’accumuler au profit des 1% que le prolétariat finira démocratiquement par tarir la source du capitalisme. Ainsi le retour de tout despotisme ne sera plus possible puisque le capitalisme régressera et le communisme s’élargira. Mais nous avons un long ruissellement idéologique à faire pénétrer dans les consciences pour en arriver là. De plus ne rêvons pas, l’appât du gain est loin de disparaître, il se pourrait même qu’il ne disparaisse jamais.

    Comme c’est en forgeant qu’on devient forgeron, c’est en pratiquant la politique que le prolétariat dans toutes les strates de la société se formera pour en finir avec le capitalisme en l’empêchant de se ressourcer. Mais pour cela nous devons constamment signifier le sens des choses. La référence au communisme ou au capitalisme devient indispensable pour que la connaissance politique s’élargisse. C’est pourquoi cher Bernard, je tiens comme à la prunelle de mes yeux au terme de Démocratie Communiste parce qu’elle est l’antithèse de la démocratie despotique que nous fait subir le 1% appelé communément capitalisme.

    Aline Béziat Mirebeau le 15 novembre 2012

    Par Béziat Aline, le 15 November 2012 à 07:15.