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Place au peuple ! Résolument ! Guillaume Quashie-Vauclin

Ah on en aura soupé de la belle science politique avec ses roides modèles géométriques où démocratie et capitalisme sont indéfectiblement unis dans d’invincibles cercles ! « Où il n’est point de capitalisme, il n’est point de démocratie ; où il n’est point de démocratie, il n’est point de capitalisme ; où il y a démocratie, il y a capitalisme ; où il y a capitalisme, il y a démocratie », etc. Ad libitum. Sans compter, passés les manuels et les doctes dictionnaires, les régurgitations quotidiennes des ruminants médiatiques : matin, midi et soir.

 

Tous ces masques idéologiques volent en éclats sous nos yeux ! « La Grèce doit être dépecée » disent nos modernes Caton. Et n’allez pas nous parler de ce dont nous vous parlions sans cesse : démocratie, vote, liberté… Une loi supérieure l’exige – sans doute venue de quelque mont $ina€  – : la loi du marché. Rarissimes dans l’Histoire sont les moments où pareils aveux sont formulés avec autant de netteté. Il n’est plus nécessaire de lire un tract du Parti communiste ou de savants ouvrages critiques pour comprendre enfin que le capitalisme va « contre la démocratie » (selon la belle formule de Thomas Coutrot). Les discours sur l’idéal démocratique – comme l’idéal européen – n’étaient que des masques pour la rapacité sans limite des marchés. Faut-il égorger un peuple de tyrannique façon pour se repaître de son sang, adieu veaux, vaches, cochons, masques et dithyrambes : sus au peuple, sus aux peuples !Bien sûr, nos ruminants improvisent des régurgitations de substitution et s’essaient au masque du tragédien : « Sauvons ! Sauvons le triple A ! Ou l’Apocalypse surviendra ! Ah ! Ah ! Ah ! » Mais qui ne voit que c’est précisement le triple A l’Apocalypse : la négation de la démocratie et la saignée des peuples ! Ces nouveaux voiles encore diaphanes cachent bien mal la face hideuse d’un capital aux abois…

 

La remise en selle de la démocratisation tous azimuts de la France, de l’Europe et du monde n’en est que plus urgente. À la « désémancipation » (Domenico Losurdo) qui nous est imposée, n’est-il pas urgent d’opposer une démocratisation émancipatrice ?

 

Démocratisation politique bien sûr. Car de quelle démocratie parle-t-on lorsque des décisions majeures sont prises par des hommes – et quelques femmes – politiques contre la ferme et large volonté populaire, du traité de Lisbonne à la réforme des retraites ? Certes, ces messieurs – et ces quelques dames – ont été élus à un moment donné par une partie de la population, majeure, de nationalité française, inscrite sur les listes électorales, exprimant un vote mais cette « compétition légalement organisée pour l’exercice du pouvoir » entre différents prétendants qui, une fois élus, font tout ce qu’ils désirent, résume-t-elle la démocratie ? C’en est la définition pour bien des libéraux ; c’en est même « l’essence » pour Raymond Aron. Et pour nous ? Pensons-nous également que la formule de Schumpeter soit indépassable : « Le peuple ne commande pas, il choisit ses chefs » ? La question paraîtra rhétorique mais elle appelle réponse fournie et rigoureuse, élaborée et discutée, traversée et trempée du débat populaire.

 

Mais la démocratisation que nous visons ne se borne pas à la seule sphère politique. Jusqu’à quand tolèrerons-nous que quelques actionnaires guidés par la folle boussole du profit mènent l’économie de notre monde ? Jusqu’à quelle catastrophe sociale, économique, écologique, humaine, anthropologique ? La crise actuelle du capitalisme, en ce qu’elle révèle la totale et criminelle incurie des financiers pour gérer la production et les échanges, redonne toute sa force à cette question cruciale de la démocratie sociale et économique.

 

En ces temps historiques d’apocalypse(1) du capitalisme comme système frontalement ennemi de la souveraineté populaire, la question démocratique est en train de prendre une tournure toute nouvelle pour des millions de personnes étonnées de sentir sur leur épaule nue la poudre grise des masques pulvérisés qu’on avait cru inamovibles réalités. En ces temps historiques donc, il est décidément décisif de remettre sur le métier et sur la place publique la question de la démocratie, pouvoir du peuple, pour le peuple et par le peuple. C’est ce à quoi entend bien contribuer ce dossier double de La Revue du Projet. Place au peuple ! Résolument !

1) Apocalypse non plus au sens chrétien, mais au simple sens grec cette fois, c’est-à-dire de « révélation », αποκαλυπτω voulant dire dévoiler, démasquer, révéler.

 

La Revue du Projet, n° 11, octobre-novembre 2011

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