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Quelle place pour les ouvriers dans un projet de gauche ? Yann Le Pollotec*

A contrario des orientations avancées par Terra nova, le salariat qu’il soit en activité, en formation, au chômage ou à la retraite, dans toutes ses dimensions – genre, cultures, orientation sexuelle, foi religieuse... – et dans la recherche de son unité, doit constituer le socle électoral de la gauche.

 

Depuis 1988, le PS n’a gagné aucune élection présidentielle, alors que c’est le type d’élection où la participation est la plus forte. Certes le PS et la gauche gagnent les élections intermédiaires et locales, mais dans un contexte d’abstention de plus en plus massive. Il existe une contradiction de plus en plus difficile à dépasser, entre la forte demande de protection et de justice sociale des classes populaires, et les conséquences de l’acceptation par le PS du cadre économique du capitalisme contemporain. Le caractère antagoniste de cette contradiction conduit soit à renier les promesses sociales lorsqu’on arrive au pouvoir, soit à être dans la non réponse assumée à la demande sociale des classes populaires comme le fut Jospin avec son « l’État ne peut pas tout » en 2001. Dans les deux cas on produit de l’abstention, on dévalorise la politique et la démocratie en particulier auprès des classes populaires.

Terra nova, l’abandon des classes populaires au FN

 

C’est avec la prétention de résoudre ce problème que Terra Nova1, a produit son rapport : « Gauche quelle majorité pour 2012 ». L’idée maîtresse de ce rapport est que les ouvriers, les employés, les classes populaires ne sont plus et ne peuvent plus être le socle électoral de la Gauche. Terra nova théorise l’abandon des classes populaires au FN : « bientôt fréquentable, le FN de Marine Le Pen a opéré un retournement sur les questions socioéconomiques, basculant d’une posture poujadiste néolibérale (…) à un programme de protection économique et sociale équivalent à celui du Front de gauche. Pour la 1ère fois depuis plus de 30 ans, un parti entre à nouveau en résonnance avec toutes les valeurs des classes populaires : protectionnisme culturel, protectionnisme économique et social. Le FN se pose en parti des classes populaires2 »L’électorat de gauche doit se recomposer autour de « valeurs culturelles », la liberté des mœurs, la dépénalisation des drogues, l’ouverture aux différences culturelles, acceptation de l’immigration et de l’Islam… et non d’enjeux économiques et sociaux. Ce nouvel électorat « la France de demain » serait constitué par les jeunes, les femmes, les « Français de la diversité », les diplômés, les urbains et les non catholiques.

 

Division du salariat entre outsiders et insiders

 

Terra nova joue la division du salariat en opposant les outsiders (précaires, chômeurs, exclus, « minorités visibles », employées qui, par leurs supposées « valeurs culturelles », peuvent intégrer « la France de demain »), et les insiders (salariés masculins en CDI et retraités qui, arqueboutés sur « leurs droits acquis » et taraudés par l’angoisse du déclassement), ont vocation à voter FN. Les insiders sont assimilés aux classes populaires. Par leurs « droits acquis » ils empêcheraient l’entrée sur le marché du travail des outsiders. Terra Nova propose une recomposition de l’électorat du PS qui n’est qu’une version francisée du projet social-libéral-libertaire de « 3e voie » d’Anthony Giddens et de Tony Blair, dont l’axiome de base était que « les sociétés modernes ne sécrètent plus de projet collectif en dehors des aspirations individuelles de chacun ». Il s’agit de gagner sa place dans la société et non de la changer.

Une forme d’apartheid social

 

Restreindre les classes populaires aux seuls ouvriers et employés masculins en CDI comme le fait Terra nova, relève d’une conception pour le moins singulière de la sociologie. Considérer que les classes populaires sont fatalement et uniformément dominées par des valeurs culturelles réactionnaires participe d’une forme d’apartheid social et non d’une analyse rigoureuse des évolutions de la société française. Terra Nova fait l’impasse sur les contradictions et les tensions qui minent la gauche française depuis la fin des années 80 : Le fait que l’opposition révolutionnaire / réformiste ait laissé la place à une opposition entre ceux qui veulent changer les rapports sociaux et ceux qui veulent que chacun trouve sa place dans la société telle qu’elle est.La contradiction entre les choix politiques mis en œuvre par la gauche au pouvoir dans les institutions  nationales et européennes et les intérêts objectifs du salariat. Le fossé qui existe entre ceux qui représentent le peuple dans les institutions et la réalité sociale de ce peuple.

A contrario, le salariat socle électoral de la gauche

 

A contrario des orientations avancées par Terra Nova, le salariat qu’il soit en activité, en formation, au chômage ou à la retraite, dans toutes ses dimensions – genre, cultures, orientation sexuelle, foi religieuse... – et dans la recherche de son unité, doit constituer le socle électoral de la gauche. Une gauche authentique se doit de répondre aux aspirations économiques et sociales des classes populaires, aux besoins de nouvelles protections sociales, mais ces combats sont indissociables de la lutte contre toutes les dominations et pour des valeurs de liberté, d’égalité, de solidarité, d’internationalisme, de paix…La gauche doit non seulement présenter une alternative, mais aussi rendre crédible à l’échelle d’une vie humaine le chemin politique pour y parvenir. C’est pourquoi elle doit s’appuyer sur les combats émancipateurs de la jeunesse, des femmes et du féminisme, des « Français de toute la diversité »… en convergence avec toutes les luttes sociales pour construire le rassemblement politique du peuple afin de changer radicalement les rapports sociaux et de bâtir une France de demain pour tous.

Yann Le Pollotec* est membre du conseil national du PCF.

1) Plus qu’un think tank, Terra Nova est le groupe de pression idéologique et médiatique de l’aile la plus social-libérale du PS2) Page 15 du rapport Terra Nova « Gauche quelle majorité pour 2012 »

 

La Revue du Projet, n° 10, septembre 2011

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