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Les employés des services, le nouveau prolétariat ? Véronique Sandoval*

La désindustrialisation et la tertiarisation de l’économie ont entraîné une recomposition des emplois. 

Loin de disparaître avec la désindustrialisation, l’emploi non qualifié (un noyau dur de professions qui cumulent bas niveaux de qualification dans les conventions collectives, faibles salaires et formations peu spécialisées) a connu un regain depuis le milieu des années 1990. Il représente aujourd’hui un emploi sur cinq. Et au sein des emplois ‘non-qualifiés’, l’augmentation du nombre d’employés, notamment des employés de service, a plus que compensé la diminution du nombre d’ouvriers. En 2007, il existe 3,6 millions d’ « employés non qualifiés », ou plutôt d’emplois non qualifiés correspondant à des emplois d’employé(e)s (ENQ) occupés par des salarié(e)s souvent diplômé(e)s, dont 3 sur 4 sont des « employés de service »(principalement des assistantes maternelles, des femmes de ménage, agents de service dans l’éducation, les hôpitaux, des employés de maison, gardiens d’immeuble, agents de sécurité, serveurs, commis en restauration...), et 600 000 des employés de commerce (caissières, employés de libre service...).Ils présentent des caractéristiques particulières. Les assistantes maternelles les aides à domicile et les femmes de ménage, comme les agents de service ne sont, en effet, ni au cœur des collectifs de travail (leur rythme de travail ne dépend pas de celui de leurs collègues), ni au cœur de la production (il n’est pas surveillé continuellement par la hiérarchie). Il leur est donc impossible d’établir des liens avec des collègues pour résoudre des problèmes rencontrés dans la réalisation ou l’organisation du travail.Les employé(e)s de service n’ont par ailleurs souvent qu’un emploi à temps partiel et sont, dans 1 cas sur 6,  à la recherche d’un autre emploi en complément ou en substitut de leur emploi actuel pour accroître leur revenu. Mais n’ayant que peu de chances d’accéder à des professions plus qualifiées, mais beaucoup plus de se retrouver au chômage, leur  revenu salarial annuel est inférieur de 44 % au revenu moyen des autres salariés.

Les O.S. du tertiaire

 

Les emplois de service, comme l’ensemble des emplois non qualifiés, ont par ailleurs des conditions de travail très difficiles. Contrairement à une idée répandue, le travail à la chaîne est loin d’avoir disparu. Depuis une quinzaine d’années, le travail répétitif s’est même fortement développé avec l’émergence des « OS du tertiaire » que sont les caissières de supermarché ou les employées d’étage des chaînes hôtelières qui enchaînent les chambres.  Elles ont souvent des horaires décalés, des horaires tardifs ou doivent travailler le week-end. Depuis quarante ans, ce sont les employé(e)s de service et de commerce qui, comme les ouvriers non qualifiés (ONQ), ont porté l’essentiel des mutations du marché du travail : le poids du chômage de masse d’abord, mais aussi la précarisation des emplois. Ainsi, entre 1998 et 2003, seuls 44 % des ENQ présents en 1998 n’ont pas changé de poste de travail et seuls 11 % ont connu une promotion.  Ceux qui ont dû quitter leur entreprise (45% des ENQ), sont sans emploi en 2003 dans plus d’1 cas sur 3 et ceux qui ont retrouvé un emploi ont, dans 1 cas sur 2, connu le chômage (pendant  13 mois en moyenne sur la période). En outre ils/elles sont les premières victimes d’un accroissement sans précédent des contrats courts (CDD) et du temps partiel subi. Toutefois, même si les salaires, conditions d’emploi et de travail, des employés de service et de commerce sont très proches de celles des ONQ, et qu’ensemble ils constituent un segment de main-d’oeuvre à part, cela ne suffit pas à la constitution d’un groupe social. Il faudrait qu’ils aient conscience que de nombreux salariés vivent la même chose et qu’il leur est possible de changer les choses. Or qu’ils soient  ouvriers ou employés, les « travailleurs non qualifiés », sont les salariés qui s’identifient le moins à une classe sociale.

 Un sentiment d’inutilité sociale

Horaires et lieux de travail éclatés, statuts d’emploi précaires constituent des obstacles à l’appartenance effective à des collectifs de travail et à la prise de conscience d’une communauté d’exploitation. Les employé(e)s de service et de commerce comme les ouvriers non qualifiés sont très peu syndiqués et politisés.14 % des ENQ, 17 % des ONQ militent ou ont milité dans un parti, un mouvement politique ou syndical contre 23% des employés qualifiés et 20 % des ouvriers qualifiés.  Moins d’un tiers des non-qualifiés (31% des employés de service) se sentent proches d’un parti, d’un mouvement ou d’une cause politique, contre 69 % des cadres et 47 % des employés qualifiés. La précarisation de leurs emplois créé un sentiment d’exploitation et d’inutilité sociale, conduit souvent à la résignation et au retrait  face aux instances d’intégration liées au monde du travail. Même si les éléments d’environnement (les collègues, les lieux de travail) leur apparaissent comme les principaux aspects positifs du travail, ils entretiennent moins fréquemment des relations avec leurs collègues que les autres salariés. Cette attitude entre rejet et résignation n’est pas sans danger.

Des travailleurs sans identité de classe

 

En l’absence d’une identité de classe, le groupe des travailleurs ‘non qualifiés’ apparaît morcelé, opposant les jeunes et les plus âgés, les hommes et les femmes, les immigrés et les non-immigrés… Les jeunes non qualifiés ne font pas de la famille et du travail des réalités prioritaires pour se définir. Ils jugent en particulier le travail peu important, veulent changer de métier, d’horaire…  Et  pour ceux  qui ont un diplôme, « les déclassés à leur entrée sur le marché du travail »,  les emplois non qualifiés sont considérés,  à juste titre ou non, comme des emplois d’insertion. En situation de reclassement après une rupture professionnelle ou familiale ou à la fin d’une carrière effectuée comme salarié non qualifié, les plus âgés, eux, se résignent à une position professionnelle et sociale qu’ils n’ont que peu d’espoir de voir évoluer. Pour des femmes entrées en cours de carrière sans qualification professionnelle, ces emplois non qualifiés correspondent  aussi à des situations plus durables,  qui ne débouchent qu’en de rares cas sur des emplois plus qualifiés.  Laissées pour compte dans la sphère professionnelle, plus âgées et moins diplômées que les hommes, elles n’espèrent plus voir s’améliorer leurs emplois, mais dans certains cas – c’est le cas notamment de beaucoup d’employées des services à la personne – trouvent une compensation dans un travail qui a du ‘sens’, une utilité sociale. Au sein des non qualifiés, les immigrés apparaissent enfin, encore plus que les femmes, en retrait quant à leur intégration professionnelle et sociale,  cette situation,  s’accompagnant  d’une forme de repli vers la communauté d’origine (à travers les amitiés et la religion). Face à un sentiment d’injustice largement répandu dans ce groupe social, seule l’espérance peut conduire à la combativité. Le ressentiment, lui, porte au repli identitaire. La question qui nous est dès lors posée est celle de la concrétisation de notre projet de société alternatif, en partant de la fragmentation de ce nouveau salariat.

* Véronique Sandoval est responsable du secteur travail au PCF.

 

La Revue du Projet, n° 10, septembre 2011

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