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Économistes à gages, Serge Halimi, Renaud Lambert, Frédéric Lordon

Le Monde diplomatique / Les liens qui libèrent, 2012 

Par Morane Chavanon

 

Ce recueil de trois textes décrypte la manière dont l’environnement médiatique dominant assène quotidiennement aux citoyens une pédagogie du  There is no alternative (Il n’y a pas d’autre choix) par la voix de ses « experts » économiques. La défense d’une économie libérale, sous-tendue par les mécanismes vertueux du marché et honnissant toute forme de régulation publique, perçue comme une entrave au bon déroulement de la « mondialisation heureuse », est présentée comme la marque même du pragmatisme économique et du bon sens politique. Cela va de soi, il n’y a rien d’idéologique, le parti pris, c’est chez les autres, les « utopistes » s’aventurant à critiquer le capitalisme.

Dans son texte, Renaud Lambert s’intéresse à la sociologie des « experts » économiques adoubés par les média dominants, ayant pignon sur rue pour délivrer un discours prétendument savant et neutre. Ceux-là même qui prédirent le retour à la normale du fonctionnement de l’économie après la crise des subprimes de 2008. Pour comprendre la nature du récit qu’ils défendent, car la constellation de leurs discours donne à voir un système cohérent de légitimation de l’économie de marché, Renaud Lambert pose la question : D’où parlent-ils ? Et la collusion avec les grandes institutions financières ne tarde pas à apparaître (sièges aux conseils d’administration de grandes entreprises, conseils aux banques, tenue de conférences copieusement rémunérées, etc.). Au-delà des questions de conflits d’intérêts c’est la structuration de la discipline économique dans le champ universitaire qu’il convient d’interroger. En effet, ce sont les tenants d’une conception orthodoxe de l’économie, réunis dans l’Association française de science économique (AFSE), qui trustent les postes et régissent l’accès aux principales publications. En réaction s’est créée l’Association française d’économie politique (AFEP) en 2010.

Quant à Serge Halimi, il s’est consacré à l’analyse d’une centaine de chroniques économiques délivrées sur les stations de radio rassemblant les taux d’audience les plus élevés. Sous couvert de pragmatisme, c’est une défense de l’économie libérale et l’adoption d’une vision centrée principalement sur les stratégies d’entreprise qui donnent le ton de « la lancinante petite musique des chroniques économiques ». « Classe objet », selon l’expression de Pierre Bourdieu, les ouvriers et les employés n’y figurent qu’en tant que variables d’ajustement, réceptacles passifs des évolutions d’une compétition économique mondialisée, tenue entre les mains d’une poignée de grands dirigeants. C’est une neutralisation des rapports politiques qui se lit dans le discours économique dominant, où l’on met en avant un marché dont les lois seraient naturelles et le fonctionnement inéluctable.

L’un des chantres de cette « mondialisation heureuse » est le journal Le Monde, sur lequel porte le texte de Frédéric Lordon. Pour l’économiste, le récit s’organise autour de deux axes sémantiques opposés : les notions de protectionnisme et de souveraineté sont disqualifiées d’emblée, tandis que le parangon du progrès serait incarné par le retrait de l’État et l’ouverture à la concurrence. Entre média ostensiblement de droite et média de « gauche de droite », Frédéric Lordon décrypte la figure du journaliste « dissident », « résistant de l’intérieur », dont le discours prétendument critique fluctue, en réalité, avec les contours de l’acceptabilité politique au sein de l’économie libérale. C’est la « vaccine » théorisée par Roland Barthes, où l’on inocule un mal nécessaire (« oui, il y a des dérives »), pour mieux défendre l’organisme en question (l’économie de marché).

 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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