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Média et journalistes dans la fabrication et la diffusion des informations, Antoine Machut

Les grands média sont possédés par quelques hommes d’affaires hostiles à la gauche de transformation. Il ne suffit pas de les dénoncer, ni même de démonter leurs propagandes. Il faut aussi comprendre comment leurs informations sont construites, et cela concrètement.

 

Pour qu’une idée soit « reçue » (au sens littéral du terme) par un public, notamment via les média, il faut déjà qu’elle soit envoyée, donc construite : c’est un problème de fabrication et de diffusion de l’information. S’il s’agit d’une « idée reçue », synonyme de stéréotype qui nous paraît caricaturer voire fausser la réalité, c’est un problème d’interprétation médiatique des événements et plus largement des thématiques sociales. Il faut étudier les deux mécanismes.
 

La fabrication des informations

Le développement des services de relations publiques dans les entreprises encourage fortement les journalistes à diffuser une information produite par d’autres qu’eux. En France, selon le rapport 2013 de l’Institut pour le développement d’une information économique et sociale, il y a trois fois plus de spécialistes de la communication que de journalistes encartés. Alors que les effectifs de la plupart des rédactions s’amenuisent et que le nombre d’articles publiés par jour augmente, la dépendance aux communiqués de presse est plus forte. Ces derniers sont faits pour correspondre aux formats médiatiques et satisfaire les routines journalistiques. Et pour preuve, ils sont souvent rédigés par d’anciens journalistes, lassés des perspectives bouchées dans la presse et passés dans la communication. De fait, les communiqués de presse sont abondamment repris dans les média. Une étude conduite en Grande-Bretagne a montré que 10 % des articles de presse écrite et audiovisuels analysés étaient des reprises sans modification de communiqués de presse. Au total, au moins 30 % des articles de presse écrite et 31 % des produits d’information audiovisuelle contiennent des informations issues des services de relations presse. Seuls 12 % des articles de presse écrite sont entièrement composés d’informations originales. Des mesures aussi précises manquent pour le cas français, mais rien n’indique que celui-ci diffère significativement. La dépendance aux sources est probablement encore plus forte dans les rubriques spécialisées.
 

Les lecteurs cibles

Les difficultés financières des média les ont encouragés à développer fortement les rubriques qui attirent un lectorat de cadres (économie, finance, high-tech…), cible convoitée par les annonceurs publicitaires, au détriment d’autres moins lucratives (social, environnement, quartiers populaires…). Le cas de l’information économique et financière est typique. La segmentation des rubriques économiques et financières est telle que les nouveaux journalistes « rubricards » apprennent plus leur métier au contact de leurs sources que de leurs collègues. Par exemple, le réflexe d’un journaliste nouvellement affecté au secteur banque-assurances d’un quotidien de la presse économique sera d'assister assidument aux conférences de presse organisées par les services de communication des banques, pour se constituer un carnet d’adresses et se socialiser rapidement aux enjeux du secteur. Particulièrement proche de ses sources, il est en revanche assez autonome à l’intérieur de sa rédaction, chacun étant pris par son propre secteur. Finalement, peu de filtres journalistiques sont mis face à l’information « préconditionnée ». Or, en matière de réception des idées, l’égalité n’est pas assurée : dans l’étude britannique déjà citée, les communiqués de presse viennent près de quatre fois plus souvent du monde des affaires que de celui d’associations à but non lucratif.
 

Les « cadres d’interprétation »

Il est difficile, néanmoins, de dire à quel point média et journalistes participent à la diffusion « d’idées reçues », de clichés. Or les recherches qui tentent de mesurer le lien entre les opinions qui circulent dans les média et les opinions individuelles concluent généralement à une corrélation faible. L’une des explications avancées est que les média sont moins efficaces pour dire aux individus ce qu’il faut penser que les leaders d’opinion dans l’entourage proche. En revanche, ils le sont plus pour dire à quoi il faut penser, et comment il faut le penser. Ils ne véhiculent pas tant des « idées reçues » que des routines d’interprétation des phénomènes sociaux. Ces « cadres d’interprétation » s’appuient sur des images, des symboles, des slogans. Ils construisent du sens, mettent l’accent sur certaines dimensions d’un thème et en occultent d’autres, suggérant finalement l’enjeu dont il faut débattre.
 

L’exemple du nucléaire aux états-Unis

Les chercheurs américains William A. Gamson et Andre Modigliani ont mis en évidence ces effets de cadrage dans le cas du nucléaire aux États-Unis. Ils montrent que les débats qui ont eu lieu sur ce thème de 1945 aux années 1970 étaient contenus dans un cadre de « progrès ». La question du nucléaire était débattue en termes d’engagement de la société dans un progrès technologique et économique. L’enjeu présenté était alors un choix entre « les atomes pour la guerre », que les images du bombardement de Hiroshima représentaient dans les esprits, et « les atomes pour la paix », que le développement du nucléaire civil aux fins de production d’électricité promettait. Dans ce cadre, il est facile d’imaginer que les positions antinucléaires n’étaient guère audibles. Peu d’attention était prêtée aux accidents qui survenaient dans les centrales nucléaires. Ces cadres sont néanmoins sensibles aux événements. Le cadre de l’indépendance énergétique prendra le relais dans les années 1970, à la faveur notamment du choc pétrolier de 1973. Parallèlement, des cadres interprétatifs défavorables au nucléaire progressent : ils posent le problème en termes de sécurité (suite à l’accident de Three Miles Island notamment), de protection de l’environnement, ou encore de coût économique.
 

L’exemple de la crise grecque

Cet exemple a aussi été analysé avec des concepts proches par un chercheur français, Jérémy Morales. Au départ, le cadre médiatique dominant dans la presse anglo-saxonne était celui de l’utilisation de la technologie financière pour maquiller les statistiques publiques de l’État grec. Les accusations étaient alors essentiellement formulées à l’encontre des spéculateurs et du manque de réglementation des produits dérivés. Petit à petit, le cadre est devenu éthique : c’est Goldman Sachs, présenté comme le symbole ultime de la cupidité, qui a été placé au centre des accusations. Ce n’est plus un système, mais un mauvais joueur qui est en cause. À partir de 2010, l’attention s’est désintéressée des produits financiers trop abstraits pour se porter sur l’état de l’économie grecque. Cela a orienté le cadre dominant vers le fonctionnement de l’économie grecque, situant l’enjeu sur l’efficacité de l’État et des citoyens grecs. Au départ favorable à des solutions dirigées vers la régulation des marchés financiers, le cadrage médiatique a finalement été propice à des solutions favorables à la surveillance des États. n

 

*Antoine Machut est sociologue. Il est doctorant à l'université de Grenoble.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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