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En quête de vérité ?, Hugues Boiteux

« Apparences, superficialité et idées reçues ». La question commence avant la prise de conscience militante, notamment avec les jeunes a priori non politisés des milieux ruraux. C’est pourquoi les mouvements d’éducation populaire ont un rôle important à jouer à cet égard. Nous avons demandé son expérience au Mouvement rural de jeunesse chrétienne. Cette approche vise une première prise de conscience. Elle montre pourquoi « tisser du lien » est aussi un moyen efficace souvent négligé pour dépasser les apparences.

 

C’est l’histoire d’un homme qui a, un jour, fait l’hypothèse que la Terre n’était pas plate mais ronde et qui l’a prouvé scientifiquement. Aujourd’hui, plus de doute, Thomas Pesquet (l’astronaute français dans l’espace depuis novembre 2016 à bord de la station spatiale internationale) nous le montre tous les jours avec une petite prise de hauteur.
C’est l’histoire d’une jeune femme qui a, un jour, eu l’occasion de parler avec son voisin, celui derrière la haie, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle de 2017, lors d’une fête de village. Elle apprend à sa grande surprise qu’il vote Marine, alors qu’on dit de lui qu’il « a des amis noirs, est très sympathique et vote à gauche comme son frère ».
 

Dans ces deux histoires, les apparences et les idées reçues nous auraient donc menti… et qui dit qu’elles ne nous tromperaient pas encore ?

Pour répondre justement, essayons tout d’abord de comprendre qui sont ces malins qui nous détournent de la vérité. Certains sont chez les autres et prennent le nom d’« apparences ». Ils nous montrent ce qu’ils veulent pour détourner notre attention de ce qu’ils souhaitent cacher. D’autres vivent en nous et prennent le nom d’« idées reçues », qui nous incitent à voir autre chose que ce qui nous est proposé sous nos yeux. Ces deux-là appartiennent à la famille de la superficialité, qui cache la part de vérité que nous, êtres humains, souhaitons cacher.

Cette grande famille nous entretient tous dans une zone de confort à laquelle nous sommes très attachés ; vous savez, ce quotidien qui nous rassure. Néanmoins, nos deux précédentes histoires ont montré que des personnes réussissent à en sortir, soit en utilisant la science et le raisonnement, soit en allant à la rencontre, ou encore en dépensant beaucoup d’énergie pour prendre de la hauteur, comme notre cher astronaute français. Mais toute sortie de zone de confort ne demande pas autant de combustible. La prise de hauteur peut aussi s’effectuer latéralement par un pas de côté ; changeant notre point de vue, ainsi que l’angle de réflexion de ce que nous renvoie l’environnement étranger. Pour comprendre les effets du « pas de côté », on peut conseiller L’An 01 – film français de 1973, réalisé par Jacques Doillon.

Ce déplacement latéral, c’est ce que nous souhaitons faire vivre aux jeunes qui rejoignent le Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), association d'éducation populaire gérée et animée par des jeunes de 13 à 30 ans (anciennement la Jeunesse agricole catholique). Dans son rapport d’orientation, cette prise de recul est portée par le projet « Dépêchons-nous de ralentir »… car nous croyons que c’est en prenant le temps de se poser les questions que nous pouvons dépasser ce qui nous aveugle. Mais se poser des questions a un prix : celui de comprendre qu’on a pu avoir tort ou que d’autres, des proches par exemple, ont tort.

Cette prise de conscience est accompagnée par les animateurs d’équipe. Le MRJC épaule effectivement les plus jeunes en se dotant de personnes référentes, elles-mêmes formées par le Voir/Juger/Agir – fondement de l’éducation populaire – et qui guident le jeune militant. Le MRJC porte une histoire et une culture chrétiennes, notre appétence pour l’animation n’existe donc pas par hasard… Jésus était un très bon animateur. Et comme tout bon animateur, il aimait qu’on lui pose des questions, et répondre en toute confiance par une autre, assez pertinente pour permettre à ses interlocuteurs de trouver la réponse seuls !

 

Enfin… se poser des questions, sortir de sa zone de confort… et tout ça pour quoi ? Pourquoi dépasser cette superficialité ?

Les grandes découvertes scientifiques dépassant les idées reçues et les apparences ont permis de grands progrès. Ces progrès sont les conséquences d’une sortie de zone de confort nourrie par une quête de l’inconnu. Il existe toutefois d’autres moyens de sortir de sa zone de confort, qui sont nourris par la colère. Et pour mener à quelque chose de bien, cette quête doit, elle, être animée par nos amies Justice, Dignité, Solidarité, Amour. L’objectif de l’éducation populaire, c’est de voir et juger pour comprendre son monde et pour ensuite mieux agir. Agir pour changer la société et la rendre différente à ses yeux et aux yeux des autres : pour changer l’autre.

D’après Christian Maurel dans Éducation populaire et puissance d’agir. Les processus culturels de l’émancipation (L’Harmattan, 2010), l’éducation populaire est l’ensemble des pratiques éducatives et culturelles qui œuvrent à la transformation sociale et politique, travaillent à l’émancipation des individus et du peuple, et augmentent leur puissance démocratique d’agir. Le MRJC construit des parcours de militants émancipés éveillés par les rêves d’un nouveau monde. D’ailleurs, cette année, un des slogans de l’association était : « On change le monde ! » La fabrique de militants passe au sein du MRJC par du vécu commun au travers de séjours de vacances, de vies d’équipes de villages, de temps démocratiques, festifs et de formations nationaux…

Pour l’éducation populaire et le MRJC, la quête de la vérité n’est ainsi pas le véritable objectif du pas sur le côté. Il sert plutôt la cause d’une quête de sens, qui est essentielle pour donner de l’âme à ce que l’on vit. Un militant nommait un jour l’animateur Jésus comme le casseur de murs. Ces murs qui nous cachent la vue et gâchent la vie, comme ces haies qui entourent les belles zones de confort que sont nos maisons et nos pelouses taillées au millimètre.

Reprenons pour terminer l’exemple de la jeune femme de l’histoire qui, en passant de l’autre côté de son jardin, a découvert son voisin et tissé du lien… C’est la première étape pour le convaincre de ne pas voter Marine au second tour.

 

*Hugues Boiteux est secrétaire national du Mouvement rural de jeunesse chrétienne.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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