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L’économie : apparemment « scientifique » et « naturelle » ?, Jean-Yves Mas

Tout se joue avant 18 ans ! Il faut mettre le plus tôt possible ceci dans la tête des jeunes : notre économie irait mal parce que les Français seraient hostiles au marché en raison d’un enseignement d’économie au lycée trop orienté. Pour corriger ce supposé biais, on occulte tout pluralisme et on en présente une certaine vision comme « naturelle ». On donne ainsi l’apparence d’une scientificité unique et sans débat.

 

Jusqu’à une date récente, on estimait que, dans les programmes des lycées, l’économie était indissociable des autres sciences sociales pour favoriser la formation d’un esprit critique. Mais aujourd’hui un changement s’est opéré et il s’aggrave. En effet, cet enseignement dans le secondaire apparaît comme un enjeu majeur aux yeux des décideurs économiques et politiques. L’avènement d’une véritable société « de marché » nécessite en effet des acteurs économiques qui considèrent comme « normal » d’adopter en toutes circonstances un comportement « entrepreneurial » et comme « naturelles » les valeurs propres à une société de marché (performance, réussite individuelle, recherche de l’efficacité, etc.). L’éducation doit donc participer à la construction de cet « habitus concurrentiel » en habituant l’élève à se voir, lui-même, comme un entrepreneur qui agit spontanément selon une certaine rationalité normative.
 

Fin de l’ancrage humaniste

Les politiques éducatives néolibérales comportent ainsi une dimension anthropologique qui remet en cause l’ancrage humaniste européen, com­me le montrent les offensives répétées du MEDEF contre l’enseignement des sciences économiques et sociales (SES) au lycée, par la voix d’un think tank dédié à cette tâche, l’Institut de l’entreprise, ou plus récemment de l’Académie des sciences morales et politiques. Son président pour l’année 2017, l’ancien P.-D.G. du groupe bancaire BNP-Paribas Michel Pébereau, mène depuis de longues années une entreprise de dénigrement de cet enseignement, lui reprochant notamment de ne pas donner une image suffisamment positive de « l’entreprise », de ne pas assez insister sur son rôle dans la création de la richesse, ou de trop insister sur les conséquences négatives de la crise et de laisser trop de place à une sociologie jugée « compassionnelle ». Outre un cloisonnement déjà réalisé dans les nouveaux programmes en vigueur depuis 2011 entre l’économie et les autres sciences sociales, l’Académie des sciences morales et politiques revendique désormais de se concentrer sur le niveau microéconomique, celui des décisions individuelles, conforme au canon du courant néoclassique dominant.

 

L’élève, un entrepreneur

Son récent rapport estime ainsi que « l’enseignement des notions [de base en économie] devrait partir de l’expérience courante : “Comment assurer l’équilibre du budget de la famille ?” ; “Est-il possible – et comment – d’envisager d’acheter un logement ?”, “Quels sont les avantages et les inconvénients d’être propriétaire ou locataire ?”, “Pourquoi épargner et comment placer les revenus épargnés ?”, “L’achat d’une voiture constitue-t-il un investissement ?” ».

L’objectif est ici assez explicite, les mécanismes fondamentaux que les élèves doivent maîtriser sont à l’intersection de l’analyse scientifique et de préoccupations pratiques. Il ne s’agit pas de s’interroger sur les origines de la croissance, sur les causes du chômage, sur le partage des richesses ou l’organisation du travail, mais de sensibiliser les élèves à la façon dont ils vont devoir, lorsqu’ils prendront une décision, se comporter en acteurs rationnels, c’est-à-dire comparer ce que cela va leur rapporter et ce que cela que va leur coûter, comme un entrepreneur qui, pour maximiser ses bénéfices, décide de produire un bien lorsqu’il le vend plus que ce que la production de ce bien lui coûte. De même l’entrepreneur rationnel produit un bien lorsqu’il compare ce que lui rapporte la production d’un produit en plus et ce qu’elle lui coûte ou un consommateur qui cherche à consommer au mieux en fonction de ses revenus. Quoi de plus « naturel » en effet que de toujours chercher à obtenir le plus de gains possible et à dépenser, pour cela, le moins possible ? On comprend bien ici que l’entreprise qui va devoir licencier ne le fait que parce qu’elle y est « contrainte » par les lois du marché et de la concurrence. Ce n’est donc pas « le capitalisme » ou le « marché » qu’il faut réformer, mais des raisonnements individuels erronés car insuffisamment rationnels. On voit ainsi à travers ce simple exemple que c’est bien une certaine vision de l’économie, qui évacue les controverses et le pluralisme des courants dans cette discipline, qu’il s’agit de « naturaliser », et ainsi de préparer non pas des citoyens conscients des enjeux et des alternatives possibles, mais des travailleurs dociles, qui ont intégré la compétition marchande comme seul horizon pensable.

Au-delà d’Adam Smith

L’acteur de l’économie de marché n’est donc plus l’homo economicus, décrit par Adam Smith, qui cherche à échanger le surplus de sa production contre la production d’autres agents, mais l’homme compétitif qui cherche à toujours exploiter au mieux les ressources dont il dispose et qui se comporte dans l’ensemble des sphères au sein desquelles il agit comme une entreprise en milieu concurrentiel. Il ne s’agit plus, dès lors, de s’interroger sur les limites 

de l’intervention de l’État, mais de se demander comment l’action publi­que peut favoriser l’avènement d’une société de marché et faire de la concurrence le principe régulateur de tout système ou dispositif, qu’il soit économique, social ou organisationnel. On rejoint ici ce qu’expliquaient Pierre Dardot et Christian Laval dans La Nouvelle Raison du monde (La Découverte, 2009), où ils prolongeaient et actualisaient l’analyse du néolibéralisme amorcée par Michel Foucault dans son cours au Collège de France de 1979. À la différence des « économistes classiques » qui, à la suite d’Adam Smith, attribuaient comme objectif à la science économique la découverte des lois naturelles de l’économie, les néolibéraux ne considèrent pas le marché comme un ordre naturel, mais com­me un ordre artificiel et construit. En outre, ce n’est plus l’échange qui est le principe nodal du marché mais la concurrence.

 

*Jean-Yves Mas est professeur de sciences économiques et sociales à Montreuil (Seine-Saint-Denis).

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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