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Le travail coûte que coûte ?, Igor Martinache

La campagne sur le « coût du travail » donne un bon exemple d’argumentation séduisante mais perverse, dont on comprend pourquoi elle peut « marcher » auprès de gens de bonne foi.

 

Quoi de plus inattaquable, de plus mathématique en apparence que le raisonnement suivant : si les entreprises modéraient leurs salaires et payaient moins de « charges » sociales, elles pourraient, en fabriquant les mêmes produits, les vendre un peu moins cher et investir davantage, puis embaucher, donc elles seraient plus compétitives et le pays se porterait mieux ?

Toute sa force réside dans la façon de poser la question, dans le choix de certaines variables et dans l’occultation des autres, dont on est ainsi conduit à ne même pas soupçonner l’existence. C’est faire peu de cas de la complexité des mécanismes économiques en jeu.

 

L’expression « coût du travail »

Promue par les média, le MEDEF et les gouvernements, le « coût du travail » désigne le salaire net perçu par les salariés, augmenté des cotisations sociales payées par l’employeur (et fait abstraction de celles payées par les salariés). Elle mérite qu’on s’y arrête.

En associant systématiquement ces deux mots, « travail » et « coût », on disqualifie tacitement le fait que le travail est avant tout une ressource, que le travailleur crée plus de richesses qu’il n’en reçoit (sinon aucun patron ne l’embaucherait). Il est payé pour sa « force de travail », non pour le produit réalisé ; la différence, c’est la plus-value. Le capital ne produit pas de richesses isolément.

Avec cette expression unilatérale, le capital n’est jamais considéré comme un « coût » ; implicitement, au con­traire, il « rapporterait » donc toujours. Or des chercheurs du Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques (CLERSÉ) ont mené une étude à la demande de la CGT. En décomposant la rémunération des détenteurs de capital, ils ont mis en évidence l’existence d’une véritable rente, excédant la seule rétribution du risque et des frais d’administration financière. Ce « surcoût » représentait pas moins de 95 milliards d’euros, soit pratiquement la moitié de la « formation brute de capital fixe », les dépenses d’investissement réalisées cette année-là. En clair, les entreprises doivent payer (au moins) 150 euros leurs biens capitaux (machines, brevets, etc.), quand ceux-ci ont coûté 100 euros à produire (marge incluse). Un poids considérable pour l’industrie, qui n’a rien de « naturel », mais résulte de la dérégulation financière entamée à la fin des « Trente Glorieuses ». Et pourtant, la question n’est jamais posée ainsi…

Certes, les crédits sont indispensables au fonctionnement de l’économie, mais ils ne doivent pas opérer une ponction disproportionnée, au profit des détenteurs du capital et au détriment de l’activité.
 

Le travail est-il mieux payé en France que dans l’Union européenne ?

Début avril 2017, Eurostat, l’office statistique de l’Union européenne, publiait une évaluation de ce « coût » dans les différents pays. Il révélait un rapport d’environ 1 à 10 entre la Bulgarie (4,40 euros de l’heure) et le Danemark (42 euros). Avec 35,60 euros, la France est classée cinquième, pour une moyenne de 25,40 euros pour l’ensemble de l’UE. Comme toutes les moyennes, celles-ci sont à manier et à comparer avec beaucoup de précautions.

Chaque pays a d’abord une structuration sectorielle particulière qui constitue un premier biais dans cette comparaison, car tous ne sont pas également productifs, loin de là. Et surtout ces « coûts » doivent être ramenés à la productivité des travailleurs concernés (c’est-à-dire à la quantité de production pour une heure de travail). On parle alors de « coûts salariaux unitaires ». C’est d’ailleurs sur eux (et non sur des moyennes générales) que les capitalistes s’appuient pour prendre leurs décisions d’investissement. Or la productivité est fonction du niveau d’éducation, de santé et des autres infrastructures présentes dans le pays. Tout cela est financé par les cotisations sociales et les impôts assis sur le revenu et la consommation des travailleurs. Bref, l’augmentation du « coût du travail » favorise un cercle vertueux et non vicieux. Et Bercy ne cesse d’ailleurs de se féliciter de l’attractivité du territoire français pour les investissements étrangers, qui ont quadruplé pour la seule année 2015.

L’exonération de cotisations sociales patronales sur les bas salaires, dont le désormais fameux « Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi » (CICE), constitue surtout un transfert du financement de la protection sociale vers l’impôt, dans une logique de (re)prise en main rampante de cette dernière par l’État au détriment des « partenaires sociaux ». Le Conseil national de la Résistance voulait que les salariés décident directement de l’organisation de la Sécurité sociale ; l’étatisation en cours de ce système nous en éloigne toujours davantage. Une évolution qui mériterait d’être mise en débat plutôt que réalisée en catimini (avec la mise en place de la Contribution sociale généralisée (CSG) et de la Contribution pour le remboursement de la dette sociale (CRDS) en 1991, de la loi de finance de la Sécurité sociale, etc.).
 

Compétitivité de quoi ?

Le mot d’ordre de la « compétitivité » est, en lui-même, la source de multiples confusions. Le mot semble frappé au coin du bon sens : pour une firme, il signifie qu’elle présente certains avantages vis-à-vis de ses concurrentes directes ; on laisse croire que la même logique vaut pour les économies nationales. On parle d’« entreprise France » ou de « marque France », on « gère » un territoire plutôt que de l’administrer en fonction de choix collectifs. Le conseil des ministres est-il un conseil d’administration, et les Français sont-ils les employés de l’hôte de l’Élysée réunis par un intérêt commun, abstrait et consensuel ?

Il existe, bien sûr, une réelle interdépendance économique entre les habitants d’un même territoire. Mais, à vouloir compresser le « coût du travail », on mine le pouvoir d’achat, donc la demande et par suite l’activité économique. Car tout patron le sait : ses embauches sont avant tout déterminées par le niveau de son carnet de commandes, beaucoup plus que par le « coût du travail » ou la difficulté supposée à licencier. Dès lors, la course à la baisse des salaires des travailleurs les « moins qualifiés » étouffe la demande intérieure.

Un palliatif est offert par les exportations. Telle est la stratégie adoptée par l’Allemagne avec la dérégulation du marché du travail provoquée par les fameuses lois Hartz dans les années 2000. Les dirigeants de ce pays ont fait le choix de sacrifier le pouvoir d’achat de leur population en faisant acheter leur production par leurs voisins, dont les ménages français, et ainsi contenir le chômage. Cette politique ni « miraculeuse » ni coopérative a pu fonctionner un certain temps parce que les autres pays n’ont pas (encore) joué le même jeu. Si chacun opère ainsi par le bas, on obtient un « jeu » où il n’y aura au final que des perdants. Les mesures de baisse du « coût du travail » prises sous le quinquennat Hollande ont ramené celui-ci au niveau allemand dans le secteur manufacturier, aucun effet positif n’a été constaté en termes d’emplois, car ces baisses ont été plus que compensées par la réduction de la demande. L’harmonisation sociale et fiscale, dans l’UE, y compris entre voisins directs, doit donc être faite par le haut, en fonction de la productivité relative de chaque pays.

En conclusion, si l’argument séduisant de la baisse du « coût du travail » peut tromper, c’est pour plusieurs raisons : juxtaposition systématique des mots « coût » et « travail » suscitant une association réflexe entre eux ; sélection tacite de facteurs en cachant les autres ; confusion entre salaire absolu et relatif ; utilisation d’un mot-valise comme « compétitivité » sans préciser de quoi ; réduction de situations enchevêtrées à des apparences de simplicité. Tout l’arsenal des sophismes en cascade.

 

*Igor Martinache est membre du comité de rédaction de La Revue du projet.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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