La revue du projet

La revue du projet
Accueil
 
 
 
 

Se méfier des apparences conduit-il au scepticisme ?, par Claude Rosenblatt Lanher

Se méfier des faux raisonnements, des sophismes, conduit souvent à douter. Mais il y a toutes sortes de « doutes », un détour par les philosophes sceptiques grecs nous en convaincra aisément. Le doute constructif est exigeant.
 

«Apparemment », pour dépasser les apparences, pour voir le dessous des cartes, pour approcher de la vérité, quoi de mieux que d’avoir recours aux méthodes scientifiques ? Mais on assiste, à cet égard, à deux attitudes contraires : fascination et méfiance. Et parfois une même personne oscille entre les deux.

Les sciences constituent, depuis le XVIIe siècle, un modèle pour atteindre la vérité. Nombreux sont ceux qui les invoquent naïvement : la fascination se mesure à des expressions telles que « C’est vrai, c’est scientifiquement démontré, les scientifiques le disent ». Il faudrait donc s’en remettre à eux (ou à ceux qu’on croit tels), pour toutes sortes de décisions, en particulier pour les grands choix politiques.

Inversement, d’autres gens, choqués par divers liens douteux entre certaines « sciences » (notamment de politologues, d’économistes présents dans les média) et certains pouvoirs, élèvent la méfiance au rang de système. Ils en viennent à douter de l’existence de la vérité (tout est relatif), à brandir le culte de l’opinion dite personnelle, du choix singulier.
 

Les ambiguïtés du doute face aux sciences institutionnelles

Commençons par l’idée du « tous savants ». On peut vouloir mettre à disposition d’un public très large toutes sortes de connaissances, produites par des non-professionnels et, de fait, plus accessibles que par des encyclopédies classiques. Cette dé­marche a des aspects positifs : démocratisation, désacralisation du savoir et extension de celui-ci au-delà de 

la sphère des spécialistes, volonté d’échapper au poids de l’autorité pour se faire soi-même son opinion. C’est ce vers quoi semble tendre Wikipédia. Mais il y a le risque de substituer à des connaissances établies avec rigueur, d’autres, plus faciles d’accès mais approximatives, voire pas toujours assurées.

Cela peut avoir des conséquences inaperçues et délétères. 

1. En faisant croire à l’équivalence entre culture commune et culture scientifique, on risque de creuser davantage encore le fossé entre les deux. 

2. Faciliter l’accès peut donner, comme le disait Bachelard, l’illusion que la science est facile, qu’elle ne demande pas d’effort. 

3. Cela peut faire disparaître les moyens d’accès à cette culture scientifique, parce que, dans une économie de marché concurrentielle, on ne publie ou ne diffuse, pour le grand public, que ce qui génère du profit. Dans cette révolte contre les sciences institutionnelles, il y a alors le risque d’une illusion : libérer sa pensée, ce serait, individuellement, ne reconnaître d’autre autorité que la sienne. Le culte de l’opinion personnelle ferait de l’individu la mesure de toute chose.

Ces deux positions, confiance aveugle/méfiance, semblent opposées ; en fait, elles reposent sur le socle commun qui est le terrain de la croyance. Le rapport aux connaissances scientifiques devient affaire d’y croire ou pas. 
 

Le scepticisme comme philosophie

Pour mettre à distance cette représentation commune de la vérité, un détour vers le scepticisme comme philosophie peut être éclairant. Dans le langage courant, le sceptique est celui qui doute (ou se méfie), mais le mot reste vague. En philosophie, il existe un courant, appelé « scepticisme », qui naît en Grèce, avec Pyrrhon, le fondateur (autour de 322 avant J.-C.), Aenésidème (Ier siècle après J.-C.) et Sextus Empiricus (IIe et IIIe siècles). Il est régulièrement réactivé, sous diverses formes, dans l’histoire de la philosophie, par exemple avec Montaigne au XVIe siècle, Hume au XVIIIe. Mais il y a des variantes importantes : au XVIIIe siècle, on distingue le « pyrrhonisme », qui doute de tout, ne se prononce sur rien et est inhibé pour l’action, de plusieurs autres types de scepticisme plus ouverts sur la connaissance, par exemple un « scepticisme gradué » qui considère toutes les connaissances comme seulement probables, mais douées de probabilités différentes et évaluables.

Les sceptiques grecs se définissent eux-mêmes en s’opposant à deux autres types de penseurs : les « dogmatiques » qui croient avoir trouvé la vérité (comme Aristote, Épicure, les stoïciens) et les « académiciens » qui affirment qu’on ne peut l’atteindre. Le sceptique refuse de s’enfermer dans la croyance de posséder des vérités, il se dit chercheur ; il refuse que ces vérités soient inaccessibles, parce que cette position tranchée risque de transformer le doute en a priori : douter avant même d’avoir des raisons de le faire. D’où ce complément de définition : « Le scepticisme est un pouvoir ou faculté d’opposer représentations sensibles et conceptions intellectuelles de toutes les manières possibles, pour arriver, étant donné l’égale force propre aux choses sensibles et aux raisons, d’abord à l’équilibre mental qui caractérise la suspension du jugement et, ensuite, à la quiétude de l’âme » (Sextus Empiricus, Hypotyposes pyrrhoniennes).

Le doute qui caractérise cette école est une activité, une pensée au travail : pas question de douter pour ne pas avoir à réfléchir sur ce dont on doute ; ce n’est pas non plus un état, une sorte d’indifférence qui empêcherait tout jugement. La recherche consiste à opposer les représentations sensibles entre elles, les conceptions intelligibles entre elles, et, enfin, à opposer les premières aux secondes. Voici quelques exemples pour éclairer cette démarche.

Je dis : « Le ciel est bleu » ; mais je peux dire avec autant de raison qu’il est blanc (quand les nuages l’envahissent, je le perçois blanc) ou noir (quand le soleil est couché, c’est noir qu’il m’apparaît). Ce qui est mis en question, ce ne sont donc pas les données sensibles (voilà les vérités dont le sceptique reconnaît l’existence), mais l’attribution à l’objet lui-même de la qualité perçue. Pour l’interprétation, on « suspend » son jugement, on se retient de toute affirmation. Je ne peux pas dire que le ciel est bleu, puisque tantôt je le vois bleu, tantôt blanc… Je dois me retenir de tout propos sur la qualité propre au ciel, dans la mesure où elle m’échappe. Je ne peux pas connaître la nature des choses.

Deux autres exemples. Certains « démontrent » l’existence d’une Providence. On peut opposer à cette conception celle qui découle du fait que les méchants peuvent être heureux et les bons parfaitement malheureux. Enfin, à l’affirmation issue de la perception : « La neige est blanche », Anaxagore oppose la démonstration suivante : « La neige n’étant que de l’eau cristallisée, et l’eau étant noire, la neige est noire. »

Cette recherche suppose une culture, scientifique et philosophique, dont on ne peut donner ici qu’un aperçu. Elle est, en second lieu, par sa répétition constante, un travail de l’individu sur lui-même, pour se défaire de toute croyance en la connaissance ; la multiplicité contradictoire des perceptions sensibles, des théories de toutes sortes devrait nous inciter à ne rien affirmer ou nier ; c’est parce que cette attitude ne nous est pas commune qu’elle doit devenir exercice. Il est plus facile de se laisser aller à croire qu’à douter et suspendre son jugement.

Le dernier point de la citation de Sextus Empiricus concerne l’objectif pratique de cette philosophie : l’équilibre mental et la quiétude de l’âme. Une vie aussi heureuse que possible commence par l’absence de troubles. Or suspendre son jugement, c’est cesser de se demander où est le vrai, d’errer entre des affirmations contraires ; c’est aussi, en suspendant toute affirmation sur la nature des choses, ne plus souffrir du poids affectif que leur donnent ces attributs. Croire, en effet, que telle chose est bonne en soi, c’est plonger dans l’inquiétude, soit de vouloir la posséder à tout prix, soit de craindre sans cesse de la perdre. Reste une question importante : les vérités empiriques admises par le sceptique suffisent-elles pour vivre ?

Comme on l’a dit, le sceptique ne refuse pas toute connaissance ; si dire : « Le ciel est bleu » n’est pas pertinent, dire : « Je perçois le ciel comme bleu » est légitime. Est rejetée toute prétention au dépassement de ce que notre position d’individu nous impose, comme être situé dans le temps et dans l’espace, en des moments et des lieux à chaque fois singuliers, jamais stables ; c’est ce que Sextus Empiricus appelle « inconsistance dans le spectacle du monde ». Pas de vérité universelle du type que revendiquent les dogmatiques, mais des vérités singulières empiriques, valables pour chacun.

Du point de vue pratique, les choix qu’impose la vie reposeront sur ces dernières : chacun dispose de ses perceptions et d’une forme d’expérience faite du cumul des données empiriques qui sont les siennes. Le sceptique, comme le dit Sextus Empiricus, « loin de toute opinion impassible prend la vie pour guide ». Il se soumettra à des règles sociales, mais sans jamais les juger ni bonnes, ni mauvaises en elles-mêmes. Il n’est donc ni impassible ni donneur de leçon ; il ne peut choisir que pour lui, il n’a ni conseils, ni injonctions à recevoir ou à donner. Être sceptique, c’est être tolérant au seul sens correct du terme, par conscience aiguë des limites de son savoir.

En conclusion ?

On peut ne pas adhérer au scepticisme, mais on doit en retenir quelques aspects importants. Le doute ou la méfiance à l’égard des sciences ne sont pertinents que s’ils sont fondés sur une connaissance desdites sciences et résultent d’un authentique effort de pensée. Douter, c’est d’abord avoir fait le travail de compréhension de ce dont on doute, car il faut des raisons de douter. Les doutes ne sont fondés que s’ils parviennent à atteindre les certitudes du sujet, la confiance qu’il accorde à ses opinions, du seul fait qu’elles sont les siennes. D’ailleurs, l’histoire du doute en philosophie a continué avec des versions constructives explicitement tournées vers la connaissance et l’action, par exemple chez Descartes, chez D’Alembert ou chez Marx. La vraie libération de la pensée n’est pas dans le repli sur soi, qui peut se révéler simple réceptacle de toutes les idées reçues dominantes.

 

*Claude Rosenblatt Lanher  est philosophe. Elle est présidente d’Espaces-Marx Lyon.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

Il y a actuellement 0 réactions

Vous devez vous identifier ou créer un compte pour écrire des commentaires.