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Les sophistes, d’hier à aujourd’hui, par Claude Rosenblatt Lanher

Savoir utiliser la part d’irrationnel qui réside en chacun de nous, a une longue histoire. Un détour par les philosophes grecs peut être utile pour notre réflexion d’aujourd’hui.

 

L’actualité politique nous plonge au cœur de la question des images et des représentations comme déterminant nos modes de pensée et d’action. Comment, au terme de quels processus, des politiques, pourtant à l’opposé des intérêts de la majorité des citoyens, peuvent-elles apparaître à ces mêmes citoyens comme souhaitables pour eux et pour leur pays ?

Un petit retour vers l’histoire de la philosophie nous montre au moins un aspect du processus : les techniques de communication inventées par les sophistes ont été reprises aujourd’hui, aussi bien dans la publicité que dans la « com » d’entreprise et la communication politique.

Les sophistes constituent un courant philosophique des Ve et IVe siècles avant J.-C., formé de personnalités très différentes : par exemple, Protagoras, partisan de la démocratie, Critias, qui devient tyran, Thrasymaque, qui aspire à l’être, ou encore Gorgias. Leurs choix politiques les opposent, mais ils ont en commun certains principes philosophiques et l’invention de la rhétorique.
 

L’invention de la rhétorique

Le contexte dans lequel elle apparaît est fondamental. Athènes invente la démocratie directe qui peut être caractérisée par deux traits : pouvoir législatif direct des citoyens mâles et non esclaves, participation aux fonctions exécutives de tout citoyen, par tirage au sort et pour un temps déterminé. On voit bien alors l’utilité de la rhétorique : comme art de composer des discours qui peuvent persuader les juges au tribunal (la profession d’avocat n’existe pas), les citoyens à l’assemblée ; elle fait de la maîtrise du discours un pouvoir. Les sophistes vont travailler à en produire les techniques.
 

Les techniques

Persuader a un sens précis : alors que convaincre implique la présentation d’arguments rationnels permettant à l’interlocuteur de comprendre où se situe la vérité ou la solution « raisonnable », la persuasion utilise n’importe quel moyen pour obtenir l’adhésion de l’interlocuteur à ce que le rhéteur affirme ou défend. En voici trois conséquences.

1. Peu importe la vérité du propos, ce qui compte, c’est de le rendre évident pour l’autre ; de fait, la formation sophistique inclut des exercices au cours desquels on défendra, tour à tour, une position et son contraire.

2. Le rendre évident, c’est le rendre vraisemblable : non pas vrai, mais apparaissant comme tel. D’où l’importance, pour l’orateur, d’avoir bien saisi à quel public il s’adresse ; on ne parle pas le même langage à des auditoires différents.

3. D’où aussi l’invention d’un grand nombre de techniques destinées à produire la vraisemblance.

On peut classer ces techniques selon deux catégories : celles qui sont propres à la composition du discours lui-même et celles qui visent les affects de l’auditoire.

Dans la première, c’est la préférence accordée aux longs discours, parce qu’ils favorisent l’incapacité de l’auditoire à tout retenir et donc à voir le vide de contenu ; une construction codifiée du discours : parties équilibrées, introduction de figures poétiques ou de style qui provoquent du plaisir… C’est aussi un recours à des techniques d’adhésion : référence aux autorités reconnues (si untel le dit, c’est vrai), appel aux témoins nombreux qui adhèrent au propos (la majorité a nécessairement raison). C’est encore un recours à des faits, réels mais transformés en arguments.

La seconde catégorie vise le côté affectif, toute cette part d’irrationnel présente en chacun de nous. Certaines techniques vont déstabiliser l’adversaire : insinuations, attitudes méprisantes, ironie ; d’autres visent directement l’auditoire et constituent un art de la séduction ou de la flatterie. Flatter, c’est dire à l’autre ce qu’il a envie d’entendre, sans qu’il l’ait demandé, voire sans qu’il en ait vraiment conscience. Le principe actif c’est d’induire un sentiment de sympathie envers celui qui flatte pour provoquer une adhésion à ses propos. « Je suis seule contre tous, je suis la candidate antisystème, je suis comme vous… »
 

La philosophie des sophistes

Inventeurs de techniques qui ont si bien proliféré en ce siècle, les sophistes furent aussi des philosophes. Leur conception du monde et de la connaissance qui en serait possible ou non s’appuie sur une théorie de la perception formulée par les physiologues grecs. Elle affirme que notre contact avec le monde passe par les sensations, mais que ce qui est senti, ce n’est jamais l’objet lui-même. Nous n’accédons qu’à une image produite par la rencontre de nos sens et des choses sensibles, ce qu’ils appellent le phénomène. Ils rejettent donc toute possibilité de connaissance scientifique ; rien de stable ne peut être posé, les choses ne sont que ce que chaque être vivant en perçoit, au moment où il les perçoit. Ce relativisme s’applique à la connaissance comme à la morale, pas de Dieu pour fonder des valeurs morales à destination de l’homme. Et à la politique : pas de modèle à appliquer. Cette absence de repères naturels ou transcendants a une contrepartie (qu’on peut juger positive) : c’est à l’homme lui-même de produire les valeurs qui lui sont nécessaires pour vivre, comme individu et comme membre d’une société. Dans ce dernier cas, il faut produire des valeurs communes aux membres de la société, les transmettre par persuasion à tous ceux avec lesquels il faut faire société, et par éducation aux enfants.

D’où le rôle essentiel accordé au langage et aux techniques de communication. Les conditions imposées aux hommes les condamnent à vivre dans un monde d’images, celles qu’ils perçoivent, en toute subjectivité ; mais, par les mots et les discours, on fait naître, dans l’esprit des hommes, des images. De fait, même aujourd’hui, les connaissances que nous avons du monde nous sont davantage venues par les mots que par expérience directe. Le sophiste est celui qui, par son art du discours, sait dessiner pour ses congénères, une réalité à laquelle ils peuvent croire. Ce que vous percevez comme vieux est tellement plus jeune que l’encore plus ancien qu’il en devient moderne !

Le principe vraiment à l’œuvre dans leur rhétorique se situe en ce point : non pas dire à l’autre ce qu’il doit penser, mais l’amener, par les mots, à des images qui dessinent une perspective sur les choses telle qu’elles le conduiront à penser ce qu’on souhaite lui voir penser. Les sophistes constituent l’une des origines du scepticisme (voir l’article suivant).

En conclusion, les sophistes mettent en évidence quelque chose d’important : il y a de l’irrationnel en l’homme et il faut en tenir compte. Le rempart contre un usage pervers de cet irrationnel, c’est de rétablir, d’une certaine manière, le statut de la vérité ou plus exactement la conscience claire de là où des vérités sont possibles, là où elles ne le sont plus. Or ce qui caractérise notre époque, c’est le grand brouillage à ce niveau.
 

*Claude Rosenblatt Lanher est philosophe. Elle est présidente d’Espaces-Marx Lyon.

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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