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Une formation pour avancer avec le peuple, entretien avec Jean-Louis Frostin

Permettre aux communistes de se construire une autonomie de pensée, une capacité créatrice, une réflexion personnelle approfondie, une lucidité face aux idées reçues, tout en promouvant des analyses partagées et une unité d’action en lien avec le réel pour intervenir dans les transformations du monde.

 

Quels sont les objectifs de formation du Parti communiste français ?

Ils ne sont pas intemporels et répondent toujours aux enjeux et aux priorités d’une période spécifique. Notre époque est marquée par de nombreux paradoxes. Les progrès technologiques nous offrent des perspectives énormes ; tous les indicateurs sérieux sur la longue durée montrent le développement des valeurs de progrès et de solidarité ; pourtant, l’extrême droite et l’abstention progressent partout. Ce dernier point montre l’incapacité des systèmes et des forces politiques en place à transformer les aspirations en perspectives réelles. Dans un contexte de « moins-disant social et politique », les « faiseurs d’opinion » n’appellent pas à l’intelligence, à la compréhension du réel, à la force propulsive de l’espérance partagée dans les grandes luttes sociales et politiques… mais à des déductions mécanistes et à des raccourcis meurtriers pour la vie démocratique. Nous devons être capables de prendre en compte cette situation et ne pas simplement chercher à imposer une vérité qui – à ce stade – n’est que la nôtre.

Comment cet objectif se met-il œuvre ?

Nous devons aujourd’hui former adhérentes et adhérents à un militantisme « d’intervention citoyenne ». C’est-à-dire que nous devons développer la capacité à intervenir dans des assemblées, dans des discussions où tout le monde n’est pas d’accord avec nous.

Cet objectif de formation passe premièrement par la transmission aux adhérents de connaissances de fond sur les évolutions des sociétés et du capitalisme, de la crise et de ses enjeux ; deuxièmement par une réfle­xion sur notre pratique politique, sur la stratégie d’intervention dans le débat public qu’adopte le Parti communiste. Que ce soient les stages de formation pour les cadres politiques, les stages de base d’adhérents ou les réunions d’éducation populaire ouvertes à tous, nos formations sont guidées par ce double objectif.

Comment rendre les camarades acteurs de leur propre formation et ne pas reproduire les mécanismes de domination à l’œuvre dans la société entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas ?

Cette question est très importante. Pourtant, il n’y a pas de formule miracle. L’acte de formation se caractérise notamment par la transmission d’un savoir. Même dans l’échange, ce n’est pas un débat avec un enjeu décisionnel. Et une formation est aussi une confrontation d’expériences avec des acteurs qui acceptent leur rôle d’« enseignant » ou d’« apprenant ». Il doit y avoir une rencontre. Celle-ci se fait, au-delà de la diversité des camarades, par un prérequis commun, qui n’est pas anodin : la volonté de s’informer et de s’outiller théoriquement pour intervenir dans les transformations du monde. Cet élément commun est un atout considérable pour dépasser les rapports de sujétion.

Quel lien vois-tu entre intervention politique et idées reçues ? Produire un discours politique ne passe-t-il pas nécessairement par la défense d’une vision du monde porteuse d’idées reçues ?

Penser que le capitalisme est indépassable, par exemple, est une idée reçue. Une explication à cette affirmation : le capitalisme n’a rien de « naturel », il est le produit de l’action des hommes dans leur rapport à la nature, aux conditions de leur survie et à la singularité de leur espèce ; d’autres modèles ont existé et existent. Des faits pour l’attester : la Sécurité sociale ou les services publics ne sont pas de l’ordre des logiques capitalistes, pourtant ils existent ! Pour dépasser les apparences, il convient de saisir les contradictions à l’œuvre dans la société et les réalités concrètes, de penser leur mouvement et leur interdépendance en rapport avec les objectifs de lutte. Pour autant, attention aux raisonnements déterministes, comme au sentiment d’impuissance… Nous devons par ailleurs nous garder de tout automatisme, des généralités et des logiques hasardeuses.

L’objectif de la formation n’est pas de bourrer le crâne mais d’outiller. Nous devons ouvrir des portes et non porter une bonne parole. Cet outillage passe notamment par une nouvelle place de la dialectique dans nos raisonnements. La diversité des intervenants que nous invitons pour nos formations (des scientifiques, mais aussi des artistes ou des militants associatifs) répond à cet objectif : garder le pouvoir de se réinterroger (le doute existe…) sans jamais renoncer (… quelques certitudes aussi).
 

Si la formation répond à l’objectif d’ouverture intellectuelle de chacun, comment construire de façon unitaire un point de vue et une intervention politique communistes ?

L’objectif n’est pas que chaque communiste réfléchisse seul dans son coin. Nous sommes bien dans le domaine de la bataille politique, donc de la construction collective. L’histoire, la philosophie, l’économie, les scien­ces, la culture sont des outils pour concourir à une intervention efficace, pertinente. Les militantes et militants ont besoin d’un corpus idéologique, mais pour et dans l’action, à l’épreuve des faits ; par une unité vivante et dynamique, faisant de la diversité d’approche une richesse et chassant tout manichéisme. Sinon comment intervenir sur le réel pour le transformer ? 

Pourquoi l’unité politique des communistes ne se forgerait-elle pas dans et par cette fonction sociale et politique : permettre collectivement d’avan­cer dans les luttes réelles et la compréhension du monde et de ses contradictions ? Très longtemps, notre stratégie fut d’incarner un contrepoint du capitalisme ; elle a eu son utilité, mais il faut aussi apprendre de l’expérience. Lorsque nous observons le rapport du PCF avec le socialisme soviétique, comme son appré­hension des mutations de la société française dans les années 1960, se pose le même problème : la capacité à analyser le réel et ses mutations, même quand ce réel entre en contradiction avec la représentation du monde que nous avons forgée. Par ailleurs, la part d’aliénation dans la domination capitaliste ne fait pas des citoyens des ignares ! Intervenir sur le réel pour le transformer, ce n’est pas penser la société en dehors des gens, de leurs aspirations, de leurs valeurs et aussi de leurs représentations ; nous devons prendre en considération et intégrer cette exigence ; la formation peut nous y aider. C’est ce qui fera la spécificité de l’intervention communiste dans le champ politique, comme nous ont été reconnus la capacité d’analyse, le dévouement et le courage.

La bassesse et la superficialité de la campagne présidentielle, les illusions qui y ont été semées te conduisent-elles à des réflexions complémentaires ?

Tout cela est vrai, mais je considère que l’offre politique dans toute sa diversité était bien « mise sur la table », dans des conditions d’ailleurs inédites, bien que ce soit différemment de ce que nous aurions voulu. Les électrices et électeurs s’en sont emparé à leur manière et pour en faire bien autre chose finalement, sans que nous puissions dire ce qu’il en adviendra aux élections législatives. La leçon à chaud ? Il y a certes des pièges et des voies sans issue, mais il n’y a rien de linéaire. Et les résultats rappellent à tous que les plus belles idées, les plus gros moyens, les plus grandes tromperies ont besoin de l’adhésion populaire pour s’imposer. Les risques restent énormes, certes, mais quel encouragement à poursuivre justement en profondeur et en lucidité !

 

*Jean-Louis Frostin est membre de l’exécutif national du PCF. Il est responsable du secteur Formation. 

La Revue du projet, n°68 juin 2017

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